mardi 17 avril 2018

Compte rendu de l'article "La FAQ des 'Illuminations' " sur le site d'Alain Bardel (troisième partie)

Nous avons sévèrement montré, dans les deux parties précédentes de notre compte rendu, qu'Alain Bardel n'arrive à pas à considérer les arguments pour ce qu'ils sont et se fient à des avis autorisés, voire nous les imposent en donnant à son expression une sorte de sentiment d'évidence intimidant. Ceci est d'autant plus dommageable que les lecteurs se contenteront de cette source d'informations et la quasi-totalité ne fera que lire passivement son article, sans s'accorder un temps de recul. A cette aune, Bardel ressemble un peu aux journalistes qui soutiennent la politique de Macron, la russophobie de nos élites, les mensonges sur les guerres en Libye, Syrie, Irak, au Kosovo, etc. La différence, c'est qu'il n'a pas de sang sur la conscience en faisant cela, ce qui est sans doute une différence non négligeable. Mais, tout de même, ce principe de foi dans les autorités est au cœur du pourrissement généralisé et rapide de la société française même.
J'ai, par exemple, clairement montré que Bardel n'établissait pas que le recueil des Illuminations ne devait contenir que les poèmes en prose à l'exclusion des vers "seconde manière", puisqu'il crée un récit articulé où les hypothèses s'enchaînent, et surtout puisqu'il ne s'est même pas posé la question du dossier remis dans les mains de Charles de Sivry en 1878. Et s'il ne s'est même pas posé la question, de deux choses l'une : ou ce n'est pas traité du tout dans les "ouvrages fondamentaux", ou ce l'est tellement à la marge que cette importance capitale a échappé à Bardel. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que Bardel, loin de nous convaincre, offre plutôt l'indice aux lecteurs que les études autorisées ont complètement manqué l'analyse du problème. CQFD.
Autre démonstration cinglante qui justifie pleinement l'analogie avec l'étrangeté de nos contemporains, de nos gouvernants et des médias en vue au sujet de la politique internationale, c'est ce don d'éblouissement qui empêche de voir que le livre Une saison en enfer n'a rien d'une œuvre à part en regard des poèmes en prose, qui empêche même de voir que des contradictions explicites entre les deux œuvres obligent à envisager sérieusement qu'une bonne partie des poèmes en prose ont été écrits avant Une saison en enfer. Comment soigner nos contemporains et leur fait comprendre qu'entre "J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues" et une série de poèmes qui vantent l'accès à "la nouvelle harmonie", au "nouveau corps amoureux", au "nouvel amour", à une "fanfare" qui s'oppose à "l'ancienne inharmonie" et donc à des "vieilles fanfares d'héroïsme", il y a un discours qui réfute l'autre, ce qui impose une chronologie dans la pensée d'un auteur ? Évidemment, la plus grande fantaisie règne, puisque les commentateurs considèrent pour la plupart que Rimbaud dénonce ses propres "vieilles fanfares d'héroïsme" et non celles de la société, ou que l'idéologie du "Génie" est mal assurée à cause d'une certaine "nuit d'hiver" dans laquelle nous sommes plongés. Mais il n'en reste pas moins que dans "A une Raison" et bien des poèmes, Rimbaud vante l'accès à une nouveauté métaphysique discréditée dans Une saison en enfer et il est tout aussi patent que la célébration du "Génie" ou d'une allégorie de l'aube font du poète un "mage ou ange" qui n'est pas encore entré dans la conscience de la "belle gloire d'artiste et de conteur emportée." Dans Une saison en enfer, le poète rattache à son passé le fait de s'être "vant[é] de posséder tous les paysages possibles" et il finit par se reprocher de s'être cru en mesure de "cré[er] toutes les fêtes, tous les drames, tous les triomphes". Or, dans "Vies", le poète revendique au contraire ce pouvoir : "j'ai eu une scène où jouer les chefs-d'oeuvres dramatiques de toutes les littératures", "Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l'amour", "j'ai connu le monde, j'ai illustré la comédie humaine", "j'ai rencontré toutes les femmes des anciens peintres", etc. D'un point de vue logique, le discours d'Une saison en enfer réfute celui du poème "Vies", encore une fois. Pour soutenir que "Vies" ait été écrit après Une saison en enfer, l'idée d'une rechute de la part du poète discrédite et le sérieux de l'entreprise du livre Une saison en enfer et le sérieux des poèmes en prose. L'autre solution serait de lire "Vies" comme un poème ironique, mais il faut alors démontrer que le poème en prose suppose de l'autodérision, et même une autodérision radicale : en quelque sorte, rien du propos de "Vies" ne serait à prendre au sérieux. Enfin, il faudrait que d'autres éléments du poème "Vies" ne tendent pas à confirmer son antériorité par rapport à Une saison en enfer. Car, même si l'ironie semble quelque peu viser les prétentions de l'auteur de "Vies", celui-ci prétend attendre la manifestation de la folie : "- j'attends de devenir un très méchant fou." Or, dans Une saison en enfer, livre qui contient deux sections réunies par le surtitre "Délires", il est question d'un rejet de la folie, des mensonges, il est question d'une "folie" qui a été pratiquée au point de lui "jou[er] de bons tours". Le poète prétend en connaître "tous les élans et les désastres". Il dit que jusque-là sa "vie n'a été que folies douces", mais en dégageant la résolution, non pas de "devenir un très méchant fou", en dégageant plutôt celle de rejeter cette "folie" comme "sottise".
Ce que je dis est suffisant pour ruiner l'idée selon laquelle les deux projets sont à part l'un de l'autre. C'est un premier acquis évident de la comparaison entre "Vies" et Une saison en enfer. Ensuite, on va bien qu'il ne suffit pas d'affirmer sans preuve que "Vies" est une création ironique, pleine d'autodérision, sans aucune preuve, et au mépris de ce que dit le texte. Dois-je ajouter la clausule de "Vies" : "Je suis réellement d'outre-tombe, et pas de commissions." Le poème "Vies" nous décrit l'état de crise immédiatement antérieur à la résolution qu'est le livre Une saison en enfer. Pourquoi Rimbaud aurait-il investi des énergies importantes à rejouer la partition d'un problème qu'il avait laissé derrière lui ? Une marge de manœuvre serait de prétendre que "Vies" aurait dû faire partie du livre Une saison en enfer, etc. Mais, l'esthétique des répétitions de mots dans "Vies" est bien celle qu'adopte Rimbaud dans ses poèmes en prose, je n'ai pas le temps de démontrer cela ici. Qui plus est, les rimbaldiens n'étudient même pas "Vies" comme une manifestation de l'état de crise antérieur à Une saison en enfer. Ils vont bien faire deux, trois rapprochements, mais la lecture de "Vies" c'est comme d'habitude pour les commentateurs une réalité onirique par les mots qui se suffit à elle-même.
Bardel en fait appel à notre bon sens dans sa "FAQ des Illuminations" : eh bien, le bon sens, c'est que "Vies" fait partie des nombreux poèmes qui, en tant que belles œuvres déjà produites, ont visiblement survécu à la remise en question éthique du livre Une saison en enfer. Ce n'est pas une question qui se tranche sur l'argument de l'avis tranché des autorités fondamentales, ni sur l'adhésion passive de la majorité des lecteurs. Face à ce que je dis, les rimbaldiens sont proprement sans réponse. Leur seule défense, c'est d'ignorer ce que je dis pour que s'établisse le consensus que ça n'a aucun impact, ils ne pensent pas plus loin que ça. Pourquoi ? Il y a chez les gens une peur terrible de ne pas être dans la norme, de s'écarter de l'opinion publique moyenne. C'est tellement affreux de ne pas avoir l'opinion de la majorité, parce que c'est ça le problème finalement. C'est le "qu'en dira-t-on ?" et le risque du désaveu.
Passons à la cinquième question avant la quatrième de la "FAQ", celle de la pagination.
Il n'existe pas un manuscrit des Illuminations, mais il a existé une liasse de feuillets manuscrits. Cette liasse ne nous est pas parvenue complète. Il nous manque les transcriptions manuscrites utilisées pour la publication de "Dévotion" et "Démocratie", et nous ignorons même si le recueil ne contenait pas d'autres poèmes dès lors demeurés inédits. La publication semble tout de même avoir été intégrale au vu des réactions et discours de Verlaine.
Ceci dit, nous ne savons pas si la liasse superposait des poèmes en vers et des proses, comme nous l'avons vu en rendant compte de la première question. Nous ignorons ensuite dans quel ordre les poèmes étaient distribués dans cette liasse initiale. Enfin, cette liasse n'existe plus depuis longtemps, les feuillets ont-été quelque peu éparpillés ?
Or, une singularité dans le cas des poèmes en prose vient du fait que 24 pages sont numérotées, ce qui permet de recréer une unité.
Toutefois, il ne s'agit que d'une pagination partielle. Ceci veut clairement dire qu'il n'existe pas de recueil organisé des Illuminations, ni même du seul ensemble des poèmes en prose. Plusieurs feuillets manuscrits de poèmes en prose ne sont pas numérotés. C'est un peu l'histoire du verre à moitié plein qui est en même temps à moitié vide. Pour soutenir qu'il y a bien un ordre du recueil, les rimbaldiens ne peuvent s'appuyer que sur les pages numérotées. Je suis désolé pour eux, mais les pages non numérotées offrent déjà une conclusion sans appel. Je rigole beaucoup quand j'entends des débats sur un recueil qui doit se clore soit sur "Solde", soit sur un poème aussi saisissant que "Génie", puisque "Solde" et "Génie" ne sont que deux, entre autres, des poèmes transcrits sur des feuillets, soit non paginés, soit paginés différemment et indépendamment de la série des 24 pages. Ceci soulève d'ailleurs d'autres questions : finalement, il y a plusieurs paginations à étudier et en prime il faudrait déterminer quel ensemble doit passer avant l'autre ? En effet, pour ceux pour qui il serait évident que Rimbaud a paginé lui-même ses poèmes, qu'est-ce qui empêche de songer à une erreur de la revue La Vogue qui a publié les 24 pages solidaires avant les pages qui réunissaient "Solde" ou "Génie" ? Pourquoi une publication en ordre inverse n'aurait-elle pas été préférée par Rimbaud ? Qu'est-ce qui nous prouve qu'ils ont eu raison de procéder de la sorte ?
Moi, ma position est claire. Plusieurs feuillets ne sont pas paginés, les deux parties paginées ne le sont pas l'une par rapport à l'autre. Par conséquent, il n'existe pas de premier poème du recueil, ni de dernier, ni d'ordre de défilement des poèmes dans un recueil. Et comme la question des vers "seconde manière" se pose, il faut aussi aller étudier s'il n'y a pas des paginations sur leurs feuillets respectifs. Je sais qu'il y en a.
Rimbaud n'était pas sot. Si le recueil était fini, il n'avait qu'à paginer tous les feuillets. Le problème était dès lors réglé. Il savait que les feuillets pouvaient tomber par terre, et, justement, nous ignorons si cet accident est arrivé ou non. Par conséquent, non, il n'existe pas un ordre voulu par Rimbaud pour le recueil des Illuminations. Il a laissé à Ernest Cabaner, puisque si je comprends bien c'est ce dernier qui a transmis à Charles de Sivry la liasse de manuscrits, un dossier non abouti, abandonné.
Remarquons que Bardel ne se pose pas la question de toutes les paginations. Sa question ne porte bien que sur les seules vingt-quatre pages qu'arbitrairement il précise comme "premières". C'est déjà orienter le lecteur que de dire qu'elles sont les "premières". Et il est également tendancieux de ne pas parler des autres paginations pour "Solde", "Génie" et certains poèmes en vers "seconde manière". Des informations capitales ne sont pas divulguées aux lecteurs, lesquelles informations leur dévoileraient la réalité des pratiques éditoriales où on ne se prive pas d'écrire sur les manuscrits eux-mêmes, avec à la clef des opérations à court terme. Une pagination ne signifie pas qu'on travaille sur tout le corpus, on peut ne paginer que cinq poèmes qu'on va éditer, etc.
A la fin des années quatre-vingt-dix, Steve Murphy a fait une remarque qui a fait sensation. Sur l'ensemble des 24 pages, il y a des feuillets qui n'ont pas la même forme, mais surtout les feuillets dont les rectos correspondent aux pages 12 et 18. Pour ces deux feuillets, le papier utilisé n'a pas les mêmes dimensions et surtout les numéros sont à l'encre avec un soulignement différent. Le 12 et le 18 sont écrits à l'encre avec une barre oblique, alors que la plupart des autres numéros sont écrits au crayon et entourés d'une petite boucle. Certains sont repassés à l'encre.
L'idée qui a paru lumineuse, c'est qu'un tel changement suppose qu'il y avait deux manuscrits numérotés au crayon 12 et 18, mais que Rimbaud les a retirés pour en substituer d'autres. Cet enchaînement serait d'autant plus capital qu'il est question de séries de poèmes réunis sous un même titre, si pas entre les feuillets 11 et 12 (série "Phrases" sujette à controverse), au moins entre les feuillets 18 et 19 où sont réunis trois poèmes sous le titre "Veillées".
Seul l'auteur, Rimbaud, aurait pu procéder à un tel remplacement. L'éditeur Fénéon n'avait aucune raison de considérer des doublons manuscrits, qui d'ailleurs ne nous seraient pas parvenus, pour remplacer une transcription qui ne convenait pas par une autre. Le fond du raisonnement, c'est que ces deux pages chiffrées différemment suppose un remaniement à partir de feuillets déjà numérotés 12 et 18 mais au crayon : il serait absurde de passer du crayon à l'encre lors de la pagination.
C'est en fait une fausse évidence, et elle a été combattue dans un article en deux parties mis en ligne par Jacques Bienvenu sur son blog Rimbaud ivre. Et je comprends mieux pourquoi dans sa bibliographie des "ouvrages fondamentaux" Bardel cite le livre de Murat L'Art de Rimbaud dans son édition révisée et augmentée de 2013, et non dans l'édition originale de 2003. Dans la révision de son livre, Murat réagit à l'étude de 2012 de Bienvenu et lui donne une nécessaire fin de non-recevoir, puisque, sans cela, il fallait réviser tout l'ouvrage, puisqu'en 2003 Murat avait pleinement adhéré à l'idée d'une pagination de la main de Rimbaud. A l'instant, je n'ai pas ce livre sous la main, mais j'ai moins à me le reprocher que ce que fait Bardel sur son site, puisque celui-ci, du coup, place en référence l'ouvrage de Murat qui contient une fin de non-recevoir, mais il ne cite jamais ensuite dans sa "FAQ" ni les arguments de Murat, ni l'article de contestation de Bienvenu. Encore un beau gros péché d'omission !
Voici donc les liens nécessaires pour bien se documenter sur un point de vue différent de celui que Bardel, dans sa "FAQ", nous impose comme allant de soi : "Il est donc vraisemblable que c'est Rimbaud lui-même qui a opéré la solution de continuité que nous observons dans la numérotation uniforme du manuscrit, ce qui tend à démontrer que cette numérotation uniforme, par définition antérieure, est due à Rimbaud." On appréciera au passage le manque de rigueur logique des phrases que nous citons : "Il est vraisemblable que Rimbaud a fait ceci, ce qui tend à démontrer qu'il l'a fait, et pas un autre."



Dans la première partie de son étude, Jacques Bienvenu opère déjà des mises au point importantes. La principale est la suivante. Contrairement à ce qu'avancent plusieurs rimbaldiens, Félix Fénéon n'a pas uniquement témoigné sur le tard, plus de cinquante ans après le fait, auprès de Bouillane de Lacoste. Si vous consultez le premier lien, vous avez droit à deux magnifiques extraits en fac-similé d'un numéro de la revue Le Symboliste, numéro du 7 au 14 octobre 1886, où Fénéon s'exprime sur le recueil des Illuminations qu'il publie précisément cette année-là et où il affirme bien l'absence de pagination, inférence obligée de son discours : "Les feuillets, les chiffons volants de M. Rimbaud, on a tenté de les distribuer dans un ordre logique."
Et Jacques Bienvenu insiste sur un autre point, plus accessoire, mais qui a son intérêt, c'est que Bouillane de Lacoste qui a interrogé à nouveau Fénéon après la Seconde Guerre Mondiale n'est pas cette fois le promoteur de la thèse selon laquelle l'ordre des feuillets a été voulu par Rimbaud. Au contraire, Bouillane de Lacoste a constaté qu'en 1886 il y a eu deux premières éditions des Illuminations qui n'ont pas adopté le même ordre. Et l'ordre que nous adoptons actuellement correspond à la première édition. En effet, il faut opposer l'édition progressive dans la revue à celle sous forme de plaquette. Si la pagination initiale avait été portée par Rimbaud, les remaniements n'auraient eu aucune raison d'être.
Enfin, dans Poétique du fragment, un des livres admis comme "fondamentaux" sur la question, André Guyaux observait déjà une coïncidence digne d'intérêt. La citation faite par Bienvenu étant apparemment défectueuse ("les feuillets 5 et 6"), formulons cela autrement : les 23 feuillets paginés coïncident avec l'ensemble des poèmes en prose publiés dans les numéros 5 et 6 de la revue La Vogue.

 Dans la deuxième partie de son étude, Bienvenu apporte un intermédiaire dans le débat : le livre Ce que révèle le manuscrit des Illuminations de Claude Zissmann. Claude Zissmann est ou était un psychiatre qui publiait des articles sur Rimbaud qui confinaient à la folie douce. Il prétendait que les poèmes en prose de Rimbaud réécrivaient l'ensemble des poèmes des Fleurs du Mal, mais, comme si cela n'avait pas été assez farfelu, il y ajoutait des visions inédites sur la vie de Rimbaud et Verlaine. Il nous racontait, par exemple, une dispute qu'il avait imaginé entre Rimbaud et Verlaine, puis il nous expliquait que tel poème en prose s'expliquait par cette dispute. Bref !
Zissmann a été à l'origine de l'intuition de Steve Murphy sur la pagination, mais, comme il tient des propos délirants, personne ne le cite et ne lui fait la moindre publicité. Or, c'est Zissmann qui affirme cette idée étrange qu'écrire au crayon c'est un acte d'éditeur, mais écrire à l'encre c'est un acte d'auteur. Le raisonnement de Zissmann est complètement absurde, puisque sur les 23 feuillets paginés, avec un recto verso, la pagination n'est qu'au crayon, sauf pour les feuillets 12 et 18. Certes, les chiffres pour les neuf premiers feuillets sont repassés à l'encre, mais la pagination au crayon est première et s'arrête un peu avant le cas des feuillets 12 et 18.
En revanche, des affirmations péremptoires apparaissent. L'encre est une marque d'auteur selon Zissmann, ce qui peut impliquer l'idée qu'un manuscrit est quelque chose de sacré. Un éditeur n'écrira sur eux qu'au crayon, pour que ses interventions soient effaçables. Or, si le fait était connu, Bienvenu a aussi attiré l'attention dans un autre article sur le fait qu'il y a d'autres mentions à l'encre sur les manuscrits, les noms des ouvrières-typographes employées à la composition dans la revue La Vogue, ce qui est le démenti le plus formel qu'on puisse imaginer à la thèse de Zissmann d'éditeurs scrupuleux n'endommageant pas les manuscrits.
Voici le lien de cet autre article sur les manuscrits des Illuminations, fac-similé à l'appui.


Enfin, Zissmann déclare surtout péremptoirement qu'il serait absurde que des éditeurs paginent tantôt au crayon, tantôt à l'encre. Ce présupposé s'est accompagné d'un autre dans la thèse de Murphy, celui que selon lequel Rimbaud, ayant un premier dossier de 24 pages, a remplacé deux feuillets qui ne convenaient pas, par d'autres (peu importe même qu'il s'agisse ou non de la transcription des mêmes textes, si ce n'est que le résultat final impose bien deux séries).
En fait, si les éditeurs doivent eux-mêmes trier les feuillets, il n'y a rien d'absurde à ce qu'ils tâtonnent et fassent les choses par à-coups. Et la différence de pagination pour les feuillets 12 et 18 peut justement résulter de la différence de dimension des manuscrits. Un exemple qui vaut ce qu'il vaut : l'équipe de Fénéon a très bien pu repasser à l'encre pour leur donner un caractère définitif la pagination des neuf premiers feuillets, puis inclure les feuillets 12 et 18 de force dans une masse homogène en les paginant à l'encre, et, plus tard, paginer le reste de la série au crayon. Ou bien, ces feuillets 12 et 18 ont pu être les premiers paginés, juste avant la pagination au crayon du reste. On peut donc aussi bien imaginer une progression par à-coups qu'une singularité immédiate de la numération des feuillets 12 et 18.
On peut très bien concevoir que deux personnes furent en présence l'une de l'autre : que l'une pagina au crayon l'ensemble à peu près homogène et que l'autre numérota à l'encre, son vis-à-vis ayant déjà le crayon dans la main, les pages à insérer 12 et 18.
Dans son étude, Jacques Bienvenu fait remarquer également la fragilité d'un argument. Bien qu'il pense que la pagination soit de Fénéon, André Guyaux a écrit par inattention dans Poétique du fragment que l'encre du chiffre 18 était la même que celle utilisée pour transcrire les poèmes, ce qui est un a priori invérifiable. Steve Murphy a forcément retourné cet argument contre Guyaux, sauf que cet argument passe dès lors pour une concession capitale, alors que rien ne permet de le considérer comme établi.
Je ne vais pas rendre ici tous les aspects de l'article de Bienvenu auquel il suffit de se reporter. Le lecteur se fera une opinion. La mienne est forgée depuis longtemps. Bienvenu a eu raison de complètement démonter le consensus récent sur cette pagination. Elle n'est pas de Rimbaud, elle est à l'évidence le fait de l'équipe de Fénéon lors de l'édition progressive des poèmes en prose dans les numéros de la revue La Vogue.
Il y a tout de même un point important que je dois encore mentionner. Les feuillets 12 et 18 ont contribué à l'élaboration de deux séries, l'une de "Phrases", l'une de trois "Veillées". Or, à l'heure actuelle, il existe des doutes importants sur la série "Phrases". Les éditeurs hésitent à affirmer que le titre concerne également les poèmes du type "J'ai tendu des cordes...", "Le haut étang fume continuellement...", etc. En revanche, la série "Veillées" est admise comme certitude. Or, il se trouve que le feuillet 18 contient deux poèmes "Veillées I et II", tandis que le feuillet 19 contient une troisième veillée, une transcription de "Mystique" et le début du recopiage du poème "Aube". Or, sur ce feuillet aujourd'hui paginé 19 le titre "Veillée" au singulier était mentionné et il a été biffé pour un "III". Pour Bienvenu, et je partage cette opinion, Rimbaud a écrit deux poèmes avec le titre au pluriel "Villes" et un autre avec le singulier "Ville", ce qui peut laisser supposer que Rimbaud avait d'un côté deux "Veillées" réunies sous ce titre au pluriel, mais une "Veillée" au singulier sur un autre manuscrit. Le rapprochement opéré entre les feuillets 18 et 19 est indéniablement pertinent, il est justifié par les titres, mais rien n'impose de considérer que le trois en chiffres romains soit de la main de Rimbaud plutôt que celle de Fénéon. D'ailleurs, il faut ajouter qu'une mention "veillée" allographe figure à la marge sur le feuillet contenant le texte de "Jeunesse IV", la seule des quatre parties de "Jeunesse" non flanquée d'un titre "Dimanche", "Sonnet", "Vingt ans".
Enfin, j'ai apporté ma contribution au sujet de la pagination, en renforçant nettement l'idée d'une coïncidence, comme l'a formulé Guyaux, entre la pagination des manuscrits et la publication initiale dans la revue La Vogue. En effet, les neuf premiers chiffres au crayon sont repassés à l'encre et en bas de page 9 nous avons une mention "Arthur Rimbaud" au crayon qui coïncide avec celle qui clôt la série de poèmes en prose publiée dans le numéro 5 de la revue La Vogue. La différence, c'est que ce numéro contient le contenu des 14 premières pages manuscrites. L'idée, c'est que la revue avait initialement prévu de ne publier que le contenu des neuf premières pages avant de considérer que la revue pouvait se permettre d'en offrir un peu plus aux lecteurs.
Il y a quatre faits convergents en fait : 1) les numéros des neuf premières pages au crayon sont repassés à l'encre. 2) la mention "Arthur Rimbaud" au bas de la page 9. 3) ce n'est que jusqu'à la page 9 que les titres de Rimbaud sont systématiquement accompagnés de crochets (tantôt fermés, tantôt non). 4) Guyaux lui-même faisait observer que le feuillet 9 était sali comme s'il avait servi de couverture aux autres feuillets.
Ces quatre faits convergents sont mentionnés dans l'article de Bienvenu, je les numérote ici pour gagner en clarté et mieux retenir l'attention des lecteurs les plus passifs.
Cela prouve deux choses : une fragmentation du travail de La Vogue plus profonde encore que celle que révèle les numéros 5 et 6 de la revue et, surtout, le fait que le repassage à l'encre soit le fait de l'équipe de Fénéon et pas du tout de Rimbaud, ce qui rend complètement dérisoires les affirmations autorisées selon lesquelles la pagination entière devrait être de la main de Rimbaud.
Bardel ne rend pas compte de tous ces arguments. C'est comme les gens qui considèrent que Macron a les preuves pour l'empoisonnement dans l'affaire Skripal et dans les prétendues attaques chimiques par le gouvernement syrien et qui lui donnent toute latitude pour sanctionner la Russie, d'un côté, bombarder la Syrie de l'autre. C'est la même façon de fonctionner.

En tout cas, je terminerai la prochaine fois ce compte rendu en rendant compte des questions 4, 6 et 7 à la fois. Pour la huitième question, je n'en rendrai pas compte. Je ferai moi-même un jour un article de mise au point sur le livre d'Eddie Breuil Du Nouveau sur Rimbaud, mais, pour l'instant, j'ai mieux à faire...

samedi 14 avril 2018

Le concept de "No News" appliqué à 'Une saison en enfer'

Je viens de réagir à une mise en ligne récente d'Alain Bardel sur son site et j'ai en particulier épinglé un passage où il est question de "démon de l'innovation", de "dissidence". Plus loin, même si cela n'a rien à avoir avec la politique, l'adjectif "confusionniste" est employé.

Je cite les deux passages en question dans l'article "La FAQ des 'Illuminations' (varia)" :
Quelques-unes [d'étranges choses] bien réelles dues à la complexité des problèmes abordés, mais aussi, bien souvent, dues à l'ignorance ou inspirées par le goût immodéré de la dissidence, le démon de l'innovation.

[Verlaine] savait de quoi il retournait, mais il s'est contenté de prendre acte, bénissant par là une opération confusionniste mais qui avait au moins le mérite à ses yeux de ressusciter un pan entier de l'oeuvre de Rimbaud.

A l'heure actuelle, je n'aime pas trop qu'on emploie à tort et à travers ces termes de "dissidence" et de "confusionnisme". Pour le mot "dissidence", il crée une désagréable résonance avec des gens que je ne nommerai pas, parmi lesquels un fan dérangeant d'Alfredo Stranieri, d'autres encore. J'ai récemment enlevé des commentaires sur ce site, parce que je n'ai pas envie de voir proliférer certaines choses.
Maintenant, il y a un autre problème. La situation actuelle demande tout de même d'avoir une attitude insurrectionnelle, pas "insoumise" car il faut se méfier de Mélenchon comme de la peste, et je profite d'un hasard de circonstance pour mettre en lien la vidéo suivante, une interview d'Olivier Berruyer. La question qui lui est posée est la suivante : "Le pouvoir médiatique est-il une entrave à la liberté d'expression ?" Le mot "confusionnisme" est mentionné dans cette vidéo. Olivier Berruyer tient un site nommé "Les Crises" qui représente entre un quart et un tiers de mes lectures quotidiennes pour connaître l'actualité. Il accueille aussi les interventions de l'économiste Jacques Sapir.
Olivier Berruyer est empêché d'intervenir sur des télévisions à grande audience depuis 2014, suite à sa dénonciation d'alliances politiques extrêmement douteuses de nos états occidentaux dans le cas du conflit ukrainien. Il cible aussi l'hypocrisie du pouvoir politique qui, sous couvert de combattre les "fake news", ne travaille qu'à imposer ses "vérités". Berruyer a alors développé un concept de "No News" qui s'applique bien au cas littéraire qui nous préoccupe.
A côté des fausses informations, en sachant que les plus terribles viennent des gouvernements et des médias mainstream eux-mêmes, il y a les informations dont on ne parle pas...

Dans la section "Adieu" du livre Une saison en enfer, Rimbaud écrit :
   [...] J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée !
  Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !

Cela entre en contradiction flagrante avec quantité de passages des poèmes en prose où Rimbaud valorise son orgueil et se vante d'actions surnaturelles et de capacités comparables à celles d'un "mage ou ange".
Rimbaud use de procédés très simples : la figure de totalité par les déterminants ou le martèlement de l'unique adjectif "nouveau" moyennant la variation de l'accord en genre et en nombre, dans la citation que nous venons de faire.
Il fait exactement pareil dans les poèmes en prose, sauf que, cette fois-ci, au plan littéral, il soutient à l'inverse qu'il possède bien de tels pouvoirs surnaturels.
Il s'agit là d'une contradiction manifeste, il ne faut aucune intelligence particulière pour en convenir.
Je dénonce le non intérêt à ce problème depuis des années. Je prétends donc qu'il  y a un problème de caste universitaire ou de caste des éditeurs de Rimbaud, qui est l'équivalent de la caste médiatique actuelle en termes de "No news".
Les rimbaldiens ont des titres universitaires pour la plupart d'entre eux, ceux qui publient des livres sont rémunérés, même si c'est modérément, pour le travail effectué.
Moi, je n'ai jamais été payé, la seule exception étant l'article paru dans le numéro spécial Rimbaud de la revue Europe, je crois que j'ai été payé pour cet article, mais je n'en suis pas sûr.
Pourtant, j'en dépense de l'argent pour la recherche rimbaldienne (livres et déplacements).
Je me bats des années durant pour faire admettre petit à petit mes résultats. Et là, je considère ouvertement qu'il y a un énorme problème de compétence si on n'est pas capable de constater une contradiction aussi simple que celle que je mets en avant entre "Adieu" et des poèmes en proses tels que "Aube", "Génie", "A une Raison", "Vies", etc.
Passer le problème sous silence, c'est un peu court comme moyen de le régler.
Enfin, profitons-en pour mettre en lien une autre vidéo bien édifiante sur le problème des paroles officielles. Il s'agit d'une intervention spontanée de Jean-Luc Bricmont sur la situation syrienne, c'est un proche de Noam Chomsky et il est connu pour l'affaire Sokal qui à la fin des années quatre-vingt-dix a mis par terre nombre d'impostures d'intellectuels français qui utilisaient des analogies scientifiques qu'ils ne maîtrisaient pas pour convaincre rhétoriquement leurs lecteurs de la puissance de vision derrière leurs théories.
Dans cette vidéo, Bricmont explique que, pour raisonner sur un sujet, on n'a pas systématiquement besoin d'être un spécialiste, ou un expert officiel. A méditer dans le cas de Rimbaud.



vendredi 13 avril 2018

Compte rendu de l'article "La FAQ des 'Illuminations' " d'Alain Bardel (deuxième partie)

Dans une première partie, j'ai traité de la première question de la F. A. Q. proposée par Alain Bardel. La conclusion à laquelle j'en suis arrivé, c'est qu'il est impossible d'affirmer que le recueil des Illuminations se compose exclusivement de poèmes en prose et de poèmes en vers libres nouveaux du type "Mouvement" et "Marine". Visiblement, puisque Bardel en rend compte, les "ouvrages fondamentaux" n'ont pas posé le problème du dossier des "illuminécheunes" en 1878. C'est arbitrairement que les rimbaldiens prétendent que le dossier de poèmes en vers "seconde manière" n'a pas la même provenance que celui des manuscrits des poèmes en prose. En effet, peu importe que, avant 1878, les deux dossiers aient une genèse différente. La question qui appelle une réponse est la suivante : est-ce que, oui ou non, le dossier remis par Charles de Sivry à Verlaine contenait des manuscrits de poèmes en vers seconde manière et des poèmes en prose ? Moi, je pense que oui, ce qui élimine pas mal de difficultés. Autre point important, Verlaine n'a publié aucun poème seconde manière dans Les Poètes maudits, à l'exception de "Tête de faune" qui a toujours fait partie du premier dossier et il a uniquement cité un quatrain du poème "L'Eternité", ce qui n'impose pas l'idée qu'il avait besoin d'un manuscrit autographe sous la main pour le faire.
Ensuite, si j'ai émis l'hypothèse que, dans la tête de Verlaine, il se pourrait bien qu'il ait considéré qu'en 1875 Rimbaud n'envisageait de publier qu'un recueil de "poèmes en prose", ce qui expliquerait sa tendance à considérer que le titre vaut surtout pour les poèmes en prose, je n'affirme rien pour autant. Surtout, non seulement il ne s'agit que d'une hypothèse, mais Verlaine peut se tromper. Par exemple, en 1875, les poèmes en prose pouvaient être envoyés à Nouveau et réunis au dossier des vers "seconde manière".
Enfin, il y a un argument important pour prétendre que le recueil devait bien contenir les vers et les proses, l'argument selon lequel, finalement, les poèmes en prose auraient été écrits pour l'essentiel avant Une saison en enfer, mais ce sujet Bardel l'écarte de la première question. Il faudra attendre la troisième question de sa FAQ pour qu'il débatte du sujet.
Moi, ma réponse à la première question, c'est que je me considère incapable de trancher si oui ou non on a bien fait de mettre ensemble les poèmes en vers et les poèmes en prose dans un même recueil à l'origine, ni si on a bien fait de les séparer. J'ai l'impression que, malgré tout, Verlaine lui-même n'arrivait pas à trancher et que cela aurait dû rendre Bouillane de Lacoste plus prudent. En revanche, d'autant plus que les poèmes en vers se sont mélangés aléatoirement aux poèmes en prose dans les publications initiales, je remarque avec évidence que personne, pas même Verlaine, n'a considéré avoir un recueil où les poèmes suivaient une distribution ordonnée. Ils n'avaient que des liasses de feuillets manuscrits entre les mains.
"2) Le titre est-il Illuminations ou Les Illuminations?"
Pour la deuxième question, celle du titre du recueil avec ou sans article, elle est un peu à part. Bardel mobilise un tout autre article de Steve Murphy qui ne fait pas partie de la bibliographie des "ouvrages fondamentaux."
J'observe là un paradoxe. Alors que Bouillane de Lacoste est suivi sur tous les points par Bardel et Murphy sur tous les points, voilà que tous deux le contestent sur cet autre. Moi, mis à part l'étude graphologique, je mets en doute les certitudes de Bouillane de Lacoste et j'ai gardé un faible pour le titre sans article, d'autant plus que je pense que les écrivains du dix-neuvième siècle n'y attachaient pas une réelle importance, même si cela n'est pas complètement anodin.
Ceci dit, le recueil a été initialement publié avec l'article et pendant près de dix ans Verlaine n'a donc pas protesté : c'était Les Illuminations. En revanche, je suis surpris que le sous-titre soit passé à la trappe. J'observe d'ailleurs que Verlaine qui, nous l'avons déjà dit, n'a pas protesté pour le mélange des vers et des proses, fait remarquer qu'un sous-titre était prévu. Les éditeurs ont-ils fait comprendre à Verlaine que le sous-titre serait un très mauvais moyen de promotion ? La présence ou non du sous-titre a semblé accessoire, mais à la lecture de la correspondance de Verlaine et de cette préface il est difficile de ne pas lui attacher une relative importance. Il n'est nulle part dit que Rimbaud avait renoncé à ce sous-titre. Que du contraire ! Le problème, c'est que nous n'avons pas accès à un quelconque écrit de Rimbaud lui-même pour se faire une idée. Verlaine avait-il lu dans une lettre de Rimbaud : "Je mettrais en sous-titre à mon recueil 'coloured plates' ou bien 'painted plates' pour qu'on comprenne bien que le titre a un sens anglais." Sans certitude absolue, nous ne pouvons que nous en fier à Verlaine qui a dû considérer que la position de l'auteur n'était pas tranchée sur le sujet, la préface remédiant au défaut d'information pour le lecteur. Verlaine a avalisé le titre Les Illuminations, c'est effectivement celui qui doit s'imposer, même si je trouve la mention sans article plus intéressante et puissante, non pas à cause de l'anglicisme recherché, mais à cause aussi de la force de frappe. Ecrire "Méditations poétiques" ou "Les Méditations poétiques", ça n'implique pas les poèmes de la même façon.
Il faut peut-être renoncer à la belle du titre sans article, mais du coup à part la graphologie et les périodes de mises au propre des manuscrits il ne va rien rester des apports de Bouillane de Lacoste !

Nota Bene : dans son article, Bardel dit que ce n'est qu'à partir de 1949 que tout le monde a suivi Bouillane de Lacoste pour un titre sans article, à une exception près celle de l'édition de la Pléiade de Mouquet et Rolland de Renéville, sauf qu'une parenthèse nous informe qu'elle date de 1946. Du coup, je ne comprends pas très bien en quoi il y a exception. Je remarque aussi que Bardel maintient pour sa part l'idée du titre sans article dans la manière de rédiger son article, puisqu'il ne met pas l'article en italique quand il cite le recueil.

"3) Pourquoi les Illuminations figurent-elles après Une saison en enfer dans les éditions récentes de Rimbaud ?"
La troisième question renvoie encore une fois aux considérations éditoriales de Bouillane de Lacoste. C'est Bouillane de Lacoste qui a exclu les vers, sans que cela ne soit justifié comme j'y ai déjà répondu, qui a supprimé l'article au titre, et qui a lancé l'idée qu'il fallait placer le recueil des seuls poèmes en prose après Une saison en enfer.
Selon Bouillane de Lacoste, Verlaine a clairement dit que les poèmes en prose avaient été composés après Une saison en enfer. C'est inexact. Verlaine a écrit plusieurs fois sur Rimbaud et il lui est arrivé de prétendre que Rimbaud avait composé des poèmes en prose avant le mois de juillet 1872. La première fois, c'est dans sa correspondance privée en 1872. Dans une liste des objets laissés rue Nicolet, il cite "Un manuscrit sous pli cacheté, intitulé la Chasse spirituelle, par Arthur Rimbaud" et "Une 10e de lettres du précédent, contenant des vers et des poèmes en prose." Certes, Verlaine veut donner le change et faire croire que les extraits compromettants que la belle-famille de Verlaine a fait lire à des gens comme Burty et d'autres sont une oeuvre littéraire, La Chasse spirituelle, mais je crois à l'existence d'un dossier de feuillets manuscrits à ce titre. Je pense que réellement Ripbaud avait écrit un tel texte. De cette époque, en compagnie de poèmes qui datent précisément de mai 1872, il nous est parvenu une série de trois feuillets sous le titre Les Déserts de l'amour où il est question d'un héros "n'ayant pas aimé de femme", où il est question d'un "prêtre" qui agissait pour être "plus libre" et où il est question de relation sexuelle avec une inconnue. Je suis convaincu qu'il y a eu un changement de titre des Déserts de l'amour à La Chasse spirituelle, comme il y en a eu un du Livre païen ou Livre nègre à Une saison en enfer. C'est mon opinion. Bienvenu plaide pour l'idée que La Chasse spirituelle n'a jamais existé. Dans tous les cas, cette liste fait la différence entre La Chasse spirituelle et "des poèmes en prose". Si on ne croit pas à l'existence de La Chasse spirituelle, on peut penser que ces "poèmes en prose" sont Les Déserts de l'amour, mais moi je ne le crois pas. Je pense que ces "poëmes en prose" n'étaient pas nombreux, mais qu'ils existaient, et je ne crois pas qu'ils étaient pour accumuler le brouillage entre lettres de Rimbaud et poèmes. Or, dans un article tardif, pour justifier moralement son ami, Verlaine précise qu'avant le départ du 7 juillet 1872 vers la Belgique Rimbaud écrivait des poèmes tels que "Aube" et "Veillées I". J'ai publié cette idée qui a été reprise ensuite par Yves Reboul et, outre le fait que Verlaine tient un discours explicite, elle a donc été avalisée par un rimbaldien.
Je précise que, par son motif de la lumière verbe divin, le poème "Aube" est en phase, très précisément, avec les vers "seconde manière" que Rimbaud a composé en mai 1872, et avec la lettre si poétique de "Jumphe" envoyée à Delahaye.
Il faut ajouter à cela une lettre de mai 1873 de Rimbaud à Delahaye où il est question d'une transmission "de quelques fraguemants en prose de moi [Rimbaud] ou de lui [Verlaine]". Peu importe la différence d'esthétique entre les deux artistes pour ce qui est de la poésie en prose, il est clair que Rimbaud composait des poèmes en prose avant le mois de mai 1873, ce que, de toute façon, la réponse de Bardel dans sa F.A.Q. semble déjà admettre.
Ensuite, Bardel cite précisément l'extrait de la préface sur lequel s'est appuyé Bouillane de Lacoste. Nous l'avons déjà cité pour la première question de la F. A. Q.
    Le livre que nous offrons au public fut écrit de 1873 à 1875, parmi des voyages tant en Belgique qu'en Angleterre et dans toute l'Allemagne.
J'ai déjà publié une anomalie patente d'un tel témoignage. Rimbaud n'a résidé durablement en Belgique qu'en juillet et août 1872. Nous ne pouvons pas dater le début des Illuminations d'un rendez-vous à Bouillon en mai 1873, ni de la dizaine de jours du drame de Bruxelles en juillet, Rimbaud étant d'ailleurs blessé à la main avec "incapacité de travail" (pour citer le dossier du procès), ni du passage rapide en octobre de Rimbaud pour récupérer ses exemplaires. Qui plus est, à cause de la main de Germain Nouveau et à cause du petit nombre de types de papier utilisés pour les transcriptions, il semble admis que la rédaction des manuscrits de poèmes en prose qui nous sont parvenus n'est pas dépassée le mois de juin 1874. Cela pourrait être relativisé pour certains manuscrits, sauf que ceux qui pensent que le recueil est construit et que sa pagination partielle est de Rimbaud s'interdisent eux-mêmes d'envisager des mises au propre plus tardives. Un témoignage de Verlaine invite à penser que le dossier a même été remis à Stuttgart dans les mains de Verlaine, en février 1875, quand Rimbaud venait d'arriver en Allemagne.
J'en ai conclu que Verlaine mentait par des petits décalages pour camoufler le scandale qu'il redoutait, à savoir que le coup de feu de Verlaine sur Rimbaud avait entraîné de la part de Rimbaud un renoncement à la poésie.
Mon argument sur ce passage de la préface et cette conclusion ont été à nouveau reprises par Yves Reboul dans son livre Rimbaud dans son temps.
Il existe donc une forte contestation de la validité du témoignage de Verlaine. Si Rimbaud a écrit des poèmes en prose en Belgique, c'était en juillet-août-septembre 1872, du 10 juillet au 7 septembre. Rimbaud a ensuite pu écrire des poèmes en prose en Angleterre dès le 7 septembre 1872, conséquence logique de notre remise en cause sur le problème belge du témoignage verlainien. Enfin, à l'heure actuelle, personne ne croit à une quelconque composition en Allemagne d'un poème en prose des Illuminations. Personne, malgré la mention "wasserfall" dans "Aube" !
Ce n'est pas tout ! J'ai fait remarquer que du "7 juillet 1872" au drame de Bruxelles en juillet 1873, Rimbaud et Verlaine vivaient la plupart du temps ensemble, ce qui n'était pas encore le cas à Paris entre la mi-septembre 1871 et le 7 juillet 1872. Or, Verlaine n'a jamais témoigné de ce que Rimbaud écrivait en sa présence de juillet 1872 à juillet 1873.
C'est d'autant plus sidérant que, contrairement à moi, la plupart des rimbaldiens considèrent que Une saison en enfer est une composition essentiellement du mois d'août 1873 à Roche. Ce n'est pas mon cas. Je me fie à plusieurs indices et à la date livrée par le poète "avril-août 1873". Très peu de poèmes en vers "seconde manière" nous sont parvenus pour la période "juillet-août 1872".
Surtout, mis à part les "proses en marge de l'Evangile", nous n'avons aucun texte de Rimbaud que nous pouvons dater avec certitude de la période septembre 1872 - mars 1873. Seuls six poèmes non datés pourraient combler cette lacune, mais six poèmes en vers seconde manière qui ont pu être écrits avant septembre 1872 : "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,....", "Mémoire / Famille maudite", "Michel et Christine", "Juillet (Bruxelles)", "Entends comme brame..." et "O saisons ! ô châteaux !", sept peut-être avec un relatif ou hypothétique inédit dans "Alchimie du verbe".
Deux de ces poèmes ont tout l'air d'être des compositions de juillet-août 1872 : "Juillet" qui prend pour cadre un lieu de Bruxelles et s'y revendique, "Michel et Christine" poème en lien avec "Malines" des Romances sans paroles de Verlaine.
Pour essayer de réduire cet écart, il faudrait avec beaucoup d'impudence prétendre que Rimbaud a composé "Les Corbeaux" le mois même de sa publication dans La Renaissance littéraire et artistique et qu'il l'a envoyé exprès d'Angleterre, ce qui n'a pas le sens commun. Il faudrait également que le poème signé "PV" recopié par Rimbaud sur un livre de Félix Régamey ait été composé en septembre même et soit en réalité une composition de Rimbaud, ce qui, encore une fois, n'est pas sérieux, d'autant plus que "Les Corbeaux" et "L'Enfant qui ramassait les balles..." appartiennent à des esthétiques anciennes en regard de l'évolution de Rimbaud. Il faudrait considérer que du temps de son compagnonnage anglais avec Verlaine Rimbaud n'écrivait rien d'important. Même les "proses en marge de l'Evangile" n'ont pas eu d'autre avenir que d'offrir du brouillon, apparemment.
Je prétends que la plupart des poèmes en prose ont été écrits en compagnie de Verlaine et pas seulement entre septembre 1872 et mars 1873, puisqu'il faut y inclure les mois de juillet-août en Belgique selon le témoignage de la préface de Verlaine et d'autres indices invitent à penser que cela a commencé plus tôt encore.
L'idée que les poèmes ont dû être écrits tantôt avant, tantôt après, Une saison en enfer a fait depuis un certain temps déjà son chemin.
Ceci dit, il ne s'agit que d'une concession. Dans le commentaire, il faut toujours considérer que, malgré tout, les poèmes en prose doivent être considérés comme un ensemble postérieur. Certains poèmes peuvent avoir été écrits avant, mais il ne saurait être question d'analyser un quelconque poème à cette lumière-là.
J'ai publié une étude où j'ai montré que le poème en vers "Beams" de Verlaine s'inspirait de "A une Raison" et "Being Beauteous" de Rimbaud. Par conséquent, ces deux poèmes en prose furent composés avant Une saison en enfer.
L'enjeu serait l'interprétation du livre Une saison en enfer qui ne peut pas être un "adieu à la littérature".
Certes, textuellement, Une saison en enfer n'est pas un adieu à la Littérature, mais il contient une critique des conceptions du poète qu'a été Rimbaud.
Pour éviter ce débat, on prétend que les oeuvres sont des projets à part. Il y a d'un côté Une saison en enfer, de l'autre les Illuminations. Le mot "à part" a une signification spéciale. Il n'y aurait pas moyen d'opérer des rapprochements entre les deux oeuvres.
Ceci est absurde. Indépendamment même de la question de la datation, il est normal de trouver quantité d'échos entre ces oeuvres.
Mais il y a un point majeur que les rimbaldiens n'affrontent pas.
Dans "Adieu", le poète se reproche d'avoir cru pouvoir créer "toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames", d'avoir cru "inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues". Tout au long d'Une saison en enfer, le péché d'orgueil est remis en cause. Il l'est dans "Nuit de l'enfer" et il l'est bien évidemment dans "Adieu".
Or, moi, je suis désolé, mais quand je lis dans "Being Beauteous" que se crée "devant nous" un "nouveau corps amoureux", dans "A une Raison" que se célèbre un "nouvel amour" avec une "nouvelle harmonie" et de "nouveaux hommes", dans "Matinée d'ivresse" qu'on a échappé un temps à "l'ancienne inharmonie", que "le rêve fraîchit" dans "Veillées I", qu'une allégorie se manifeste dans "Aube", que "Barbare" célèbre un "pavillon" du côté du pôle, loin des "vieilles fanfares", des "vieilles retraites" et des "vieilles flammes", que, dans "Guerre", il est question d'un affrontement "aussi simple qu'une phrase musicale" avec des visions d'un passé "Enfant", que "Génie" célèbre un modèle de contre-Christ, je n'ai aucun mal à comprendre que le "Adieu" dans Une saison en enfer critique une partie considérable des poèmes en prose eux-mêmes.
Dans "Génie", le poète célèbre "l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues". Le poète a-t-il menti quand il s'est dit "rendu au sol" ?
Dans "Bottom", le poète dit "La réalité étant trop épineuse pour mon grand caractère", avec certes une modalité ironique, et dans "Adieu", il parle d'étreindre la "réalité rugueuse". Notez bien la commune terminaison entre "épineuse" et "rugueuse".
Le poème "Conte" est contenu dans "Adieu" et dans "Vierge folle".
Ainsi, contrairement à ce qui se dit, "Bottom" et "Conte" sont en phase avec le discours d'Une saison en enfer. Il faudrait y ajouter le récit "Vagabonds".
Et, enfin, il y a ce poème en trois sections intitulé "Vies", où le poète s'écrie, encore dans l'optique du mage ou ange : "Qu'a-t-on fait du brahmane qui m'expliqua les Proverbes ?" ou "Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé, un musicien même qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l'amour." Le poème "Vies" entre clairement en résonance avec plusieurs passages d'Une saison en enfer : "est-il d'autres vies ?", "une de leurs autres vies", "sobre surnaturellement", "J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames."
Tous ceux qui ont publié des livres ou d'abondants articles sur Une saison en enfer, ils ne les problématisent jamais ces rapprochements, jamais ! Ni Margaret Davies, ni Pierre Brunel, ni Yoshikazu Nakaji, ni Hiroo Yuasa, ni Mario Richter, ni Christian Moncel, ni Alain Vaillant, ni Yann Frémy, ni Alain Coelho, ni Danielle Bandelier. Steve Murphy, Yves Reboul, Bruno Claisse, etc., eux aussi n'ont jamais dit un mot de ce problème, jamais ! Sur le site d'Alain Bardel, ces rapprochements ne sont pas problématisés. La réponse à la question 3 devrait les convoquer, c'est dans le sujet, mais ça ne l'est pas.
Moi, je le dis frontalement : de tels rapprochements prouvent que la plupart des poèmes en prose ont été écrits avant Une saison en enfer. Je ne connais aucune autre explication logique, et il ne faudrait pas longtemps pour démonter comme vaine l'idée qu'il suffit de considérer que Rimbaud a une rechute ou encore cette autre que Rimbaud est ironique dans "Barbare", "Génie", etc.
 
Evidemment, il y a une exception qui nous vient de Jacques Bienvenu, lequel semble avoir établir que le jeu de mots "peste carbonique" était repris à une erreur dans un article de journal en 1874.
Il y aurait donc à départager ce qui a été écrit avant et après Une saison en enfer.
En revanche, dire que les deux projets sont à part, c'est faux. Les deux projets communiquent sans arrêt. Enfin, les variantes au poème "Barbare" ne refont pas le poème.
Moi, ma thèse, elle est simple. Après Une saison en enfer, Rimbaud n'écrit pratiquement plus. Il cherche à se relancer et, malgré la critique d'Une saison en enfer, il a plein de poèmes qui existent, qui sont là, et qu'il aimerait publier, des vers de 1872 et des proses écrites en 1872 et 1873. Il peut retoucher par endroits ces poèmes, la pratique n'a rien d'exceptionnel. Le fond du problème, c'est que l'invention de quantité des ces poèmes en prose est tributaire d'une position éthique que le poète a rejeté lors de la confection du livre Une saison en enfer.
Si je me trompe, alors j'attends de pied ferme les articles de démenti de Murphy, Claisse, Reboul, Murat et d'autres.
Pourquoi n'avons-nous pas droit à un article de réfutation en règle ?

A suivre...

jeudi 12 avril 2018

Compte rendu à vif de l'article "La FAQ des 'Illuminations' d'Alain Bardel sur son site rimbaldien

Préambule

     Dans le courant du mois de juin 1872, Rimbaud écrit ceci à son ami Ernest Delahaye :
N'oublie pas de chier sur La Renaissance, journal littéraire et ar[t]istique, si tu le rencontres.
Rimbaud est un jeune poète d'un peu plus de dix-sept ans et demi. Il n'a pratiquement rien publié et n'a sans doute pas fait connaître au milieu parisien les parutions antérieures de trois de ses textes "Les Etrennes des orphelins", "Trois baisers" et "Le Rêve de Bismarck" dans des revues ou journaux, pour ne pas parler de son palmarès scolaire.
Rimbaud a été introduit aux dîners des Vilains Bonshommes. Il fréquente un milieu littéraire étoffé qui lui permet une expérience de Cercle du Zutisme en octobre-novembre 1871 et lui offre le privilège de poser sur une toile de Fantin-Latour, celle du Coin de table, en compagnie des fondateurs de la revue La Renaissance littéraire et artistique. Rimbaud a passé des soirées à s'amuser avec Paul Verlaine certes, mais aussi avec des notoriétés telles que André Gill, célèbre caricaturiste, Albert Mérat, Léon Valade, Camille Pelletan, journaliste au Rappel, Armand Silvestre, poète lancé par George Sand qui a témoigné d'un échange entre lui et Rimbaud, puis surtout avec Théodore de Banville, poète qui l'a hébergé et qui était le plus en vue en 1871 après Victor Hugo (et peut-être le vieillissant Théophile Gautier), mais notre poète adolescent semble aussi avoir des relations minimales avec Emile Blémont, Jean Aicard et Ernest d'Hervilly. Rétrospectivement, nous songeons à allonger la liste, puisque Charles Cros et Louis Forain sont devenus par la suite des personnages d'une certaine notoriété, eux aussi.Un entrefilet de Lepeleltier du mois de novembre 1871 nous apprend en outre que Rimbaud n'était pas un inconnu pour Catulle Mendès et Léon Dierx, même si les échanges ont pu ne pas être bien amènes. D'autres noms seraient à citer dont celui d'Edmond Maître ou même celui de Jules Claretie, puisque Valade a rédigé pour ce dernier un éloge du génie ardennais.
Des passerelles existent sans aucun doute entre le Cercle du Zutisme et les fondateurs de La Renaissance littéraire et artistique. Cela est prouvé par les noms réunis sur le Coin de table de Fantin-Latour, sachant qu'un portait de Mérat aurait dû figurer lui aussi sur cette toile : Emile Blémont, Ernest d'Hervilly, Pierre Elzéar Bonnier, Jean Aicard, Camille Pelletan, Léon Valade, Arthur Rimbaud et Paul Verlaine. Pierre Elzéar est mentionné dans les contributions à l'Album zutique de 1872. Léon Valade est un pilier de la revue La Renaissance, ce que cachent les abondants pseudonymes qu'il emploie.
Rimbaud a connu le caricaturiste André Gill dès son séjour parisien de février-mars 1871, puis il a écrit à Jean Aicard dès le mois qui a suivie la semaine sanglante. Rimbaud a participé au dîner des Vilains Bonshommes du 30 septembre 1871, puis à d'autres. Mallarmé l'y a aperçu.
Plusieurs personnes se sont cotisées pour que Rimbaud puisse subvenir à ses besoins. Dans la lettre de Charles Cros à Gustave Pradelle du 6 novembre 1871, nous apprenons que se sont cotisés, au-delà de l'aide matérielle fournie par Banville en personne, Charles Cros, Camille Pelletan, Paul Verlaine et le fondateur même de la revue La Renaissance littéraire et artistique Emile Blémont.
De septembre 1871 à mars 1872, Rimbaud n'a rien publié, mais le cercle étroit d'amis qu'il fréquente va lui offrir un débouché avec la création de La Renaissance littéraire et artistique. Malheureusement, Rimbaud est devenu persona non grata. Sa relation avec Verlaine suscite les moqueries et même elle est un objet de scandale, tandis que sa dispute avec Etienne Carjat qu'il a menacé et blessé, fût-ce légèrement, au moyen d'une canne-épée, dans un dîner des Vilains Bonshommes a provoqué certaines colères. Il a fallu éloigner Rimbaud de Paris et, si son retour a eu lieu en mai, cela ne ne devait pas arriver aux oreilles de tous.
La revue La Renaissance littéraire et artistique est hebdomadaire et le premier numéro est sorti le 27 avril 1872. Jean Aicard en est le directeur-gérant. Les sommaires montrent bien que ce sont les contacts littéraires parisiens de Rimbaud qui animent cette revue. Voici la liste des noms qui publient dans les deux premiers numéros : Jean Aicard, Théodore de Banville, Sully Prudhomme, Pierre Elzéar, Léon Valade (qui est aussi Atta-Troll et Sylvius), Ernest d'Hervilly, Emile Blémont, Gustave Morel, Victor Hugo, Armand Silvestre. Si on écarte la lettre de Victor Hugo, Rimbaud les connaît tous, sauf Morel et peut-être Sully Prudhomme. La principale alerte, ce n'est pas Armand Silvestre, qui a écrit des livres hostiles à la Commune, mais Ernest d'Hervilly, que Rimbaud aurait insulté sous une forme d'anthologie ("Ferme ton con!") lors de l'incident Carjat.
Verlaine publie à son tour un poème dans la revue dès le 18 mai 1872, une "Romance sans paroles" qui a beaucoup à voir avec Rimbaud, il s'agit de la première des "Ariettes oubliées" du futur recueil Romances sans paroles et cette "romance" s'inspire de la "délicate attention" qu'a eue Rimbaud d'envoyer à Verlaine une transcription d'une ariette de Favart. Un deuxième poème de Verlaine sera publié le 29 juin 1872, et je suis fortement tenté de penser que le poème que Rimbaud a composé le "27 juin 1872" "Jeune Ménage" a à voir avec cette poésie qu'agitent des questions et qui se termine sur une "fenêtre" "Ouverte un peu sur le petit jardin".
En tout cas, dans le courant du mois de juin 1872, la revue hebdomadaire publie ses sixième, septième, huitième, neuvième et dixième numéros, entre le premier et le vingt-neuf du mois. Rimbaud n'y trouve toujours aucune place.
Pourtant, notre jeune ardennais est revenu à Paris vers le début du mois de mai. Il faut ajouter à cela que ses connaissances littéraires savent qu'il est sur la touche depuis le mois de septembre 1871 et, s'ils se sont cotisés pour lui, ils savent qu'il est nécessaire de le lancer de toute urgence. Quoi que les gens pensent, les lettres de Léon Valade montrent qu'un discours admiratif a concerné Rimbaud, les témoignages directs de Valade par lettres s'accompagnant de propos attribués au journaliste Jules Soury et à Edmond Maître.
Rimbaud ne supportait tout simplement pas cette attente. Il y a fort à parier que la lettre à Delahaye où Rimbaud injurie la revue doit se rapprocher du 29 juin, date de publication d'une livraison avec une deuxième contribution de Verlaine à la revue.
Tout le monde passait avant Rimbaud et, même si Verlaine n'était pas le principal contributeur, loin de là, il publiait une deuxième pièce. Rimbaud ne l'a pas supporté...

CR de l'article "La FAQ des Illuminations" d'Alain Bardel
Qu'est-ce que c'est qu'une "FAQ" ? Il s'agit d'une abréviation pour "Foire aux questions". Il s'agit d'un regroupement de questions fréquemment posées ou, en tout cas, posées par des internautes ou un public qui a tenu à réagir face à un site internet, face à une publication, etc., et ces questions sont accompagnées des réponses.
C'est une pratique liée essentiellement à internet. Nous trouvons beaucoup de "F. A. Q." sur des sites de youtubeurs, mais aussi sur pas mal de sites variés mis en ligne. Les FAQ peuvent être orientées. Par exemple, sur un site d'aide informatique, la FAQ ne répondra qu'à des questions techniques. Du côté des youtubeurs, une FAQ peut partir dans toutes les directions. Un youtubeur peut avoir créé un site pour parler d'un sujet qui l'intéresse, mais la FAQ sera l'occasion de parler de sa vie privée, etc. La FAQ proposée par Alain Bardel se limite à un sujet, celui des Illuminations.
Mais est-ce que cette appellation est justifiée dans le cas du travail d'Alain Bardel ? Qui lui a posé ces questions ? Sont-ce celles du public ou sont-ce les questions que se pose Alain Bardel lui-même ? Celui-ci n'a l'air de proposer rien d'autre qu'un article habituel avec des sous-parties dont les titres sont formulés à la manière de questions. Qui plus est, l'allure familière de son titre "FAQ", sans même les points abréviatifs (F. A. Q.) créent l'attente d'un article décontracté où on échange à bâtons rompus. Ce n'est pas du tout le cas. L'article est étudié dans tous ces détails et correspond à une étude écrite planifiée et peaufinée. Enfin, il faut mesurer le problème que pose la "FAQ". Une "FAQ" crée une sorte d'autorité des réponses. Nous sommes habitués à des FAQ où les questions peuvent porter sur la vie privée des gens, ce qui ne laisse pas de place à la réplique, ou à des FAQ qui répondent à des questions techniques, et, cette fois, la réponse concrète sera facile à apprécier comme juste ou pas juste, comme experte ou non.
Bref, je trouve très tendancieux, dès la lecture de son titre, l'article d'Alain Bardel.

Dans l'introduction de son article, Bardel ouvre des perspectives de débat qu'il referme aussitôt. Il rend anonyme certaines contestations : la citation suivante où un site participatif est personnifié m'apparaît comme une véritable perle de fantaisie : "L'Encyclopédie en ligne Wikipédia n'est pas du tout certaine..." Toujours en créant une minoration par l'anonymat, l'auteur traite avec désinvolture le sujet du débat : "On voit parfois contester aux Illuminations [...]" Il est clair que, d'entrée de jeu, Bardel use de moyens rhétoriques pour influencer son lecteur et l'amener à partager son point de vue sur des bases non pas rationnelles, mais sur des bases émotives liées qui plus est à l'intimidation.
Et, cerise sur le gâteau, Bardel revendique fièrement la "fabrication du consensus" comme dirait Chomsky : "on ne peut que se réjouir du consensus croissant entre les principaux éditeurs des Illuminations". Et Bardel continue de la sorte. Le consensus est la "voie la plus sage", le persiflage affleure sous la plume : la sagesse n'est pas la chose du monde la mieux partagée, des gens s'autoriseraient à parler savamment des Illuminations mais en proférant "d'étranges choses". Outre la "complexité des sujets abordés" que Bardel est bien obligé de concéder, il serait question d' "ignorance", ou bien de "démon de l'innovation" (reproche assez inattendu dans le domaine rimbaldien), et même de "dissidence", mot qui renvoie aujourd'hui à des penseurs malsains très présents sur la toile, et il est devenu bon de diaboliser tout ce qui s'oppose à nos politiques et au discours dominant à l'aide d'assimilations terrifiantes de ce genre, ce qui est bien plus qu'inacceptable, démoniaque même. Enfin, Bardel prétend venir au secours de ce qu'il appelle "le lecteur de base", ce que je trouve assez condescendant.

Très bien, on va voir ça.

Cette introduction est suivie d'une "bibliographie" qui dit s'en tenir aux "ouvrages fondamentaux".
Pour l'édition, nous sommes renvoyés à celle de la Pléiade par André Guyaux en 2009, avec mention de la révision en 2015.
Pour les études critiques, il faut s'en tenir à cinq références, dont deux du même auteur Steve Murphy. Il y a la thèse déjà ancienne de Bouillane de Lacoste, mais le renvoi n'est fait qu'à une introduction d'une édition des Illuminations en 1949. Il y a la thèse d'André Guyaux publiée sous le titre Poétique du fragment. Puis deux études de Steve Murphy, une sous forme d'article, une sous forme d'introduction à une édition fac-similaire. Enfin, il y a une référence au livre L'Art de Rimbaud de Michel Murat, mais avec ce que je considère comme une tromperie au plan de la date de publication, puisque la première version du livre date de 2003. Je trouve cela tendancieux que Bardel s'appuie finalement sur un déplacement de dix ans pour donner l'impression que Murat peut conclure de la même façon en 2003 et en 2013, ce qui enferme tout ce qui s'est écrit dans les années 2000 dans l'insignifiance.
Rien qu'à lire la bibliographie, nous comprenons que la prétendue sagesse va être de conserver ce qui a résisté des travaux de Bouillane de Lacoste et de Guyaux en regard des deux publications de Murphy, Murat n'étant convoqué que comme une sorte de garantie après-coup des conclusions de Murphy.
Et, pour bien nous garantir de sa rigueur, Bardel nous renvoie enfin aux fac-similés des manuscrits eux-mêmes.
Bardel nous impose des autorités. Bouillane de Lacoste, Guyaux et Murphy ont tous trois édité les textes de Rimbaud. Guyaux et Murat sont deux professeurs à la Sorbonne, Murphy est lui-même un professeur d'université. Bouillane de Lacoste est quant à lui une référence assez ancienne, banalisée et incontournable. Cette bibliographie sent déjà l'argument d'autorité, au sens populaire de l'expression. Des experts parlent, fiez-vous-y. On nous le dit d'entrée de jeu, ce sont des "ouvrages fondamentaux".
Cela n'étant pas innocent, je jette deux pavés dans la mare.
Premier pavé. Dans cette bibliographie, Bardel cite une édition critique des Oeuvres complètes d'Arthur Rimbaud par Steve Murphy. Cette édition ne comporte que trois volumes sur les quatre qui étaient prévus. Bardel cite le volume quatre, l'édition fac-similaire, mais il faudrait peut-être préciser qu'un troisième volume était prévu qui aurait dû être pour moitié consacré aux problèmes éditoriaux posés par Les Illuminations, précisément aux huit questions auxquelles la "FAQ" d'Alain Bardel prétend répondre. Pourquoi ce troisième volume n'est-il jamais sorti ? Ne serait-ce pas parce que les conclusions philologiques ne seraient pas si solides qu'il a été annoncé ?
En effet, certes, l'article de Steve Murphy sur "Les Illuminations manuscrites" dans le premier numéro de la revue Histoires littéraires a eu un certain retentissement, mais cet article a été contesté. Et Bardel est bien placé pour le savoir, puisque sur son site, il recense, très aléatoirement ou très partiellement, des publications rimbaldiennes sur internet qu'il juge d'un certain intérêt.
Il avait recensé à l'époque un article en deux parties de Jacques Bienvenu sur le blog Rimbaud ivre.
Deuxième pavé. Je mets deux liens pour renvoyer aux deux parties de cette étude, que Bardel omet de citer comme importantes pour le débat, alors qu'elles ont un triple mérite : d'abord le caractère récent de la publication, ensuite le fait d'être commode à consulter en ligne, enfin le fait de contester avec des arguments la thèse de Steve Murphy. Normalement, dans le débat d'idées, c'est la force des arguments qu'il faut éprouver.
Je donne les liens de ces deux parties de l'étude de Jacques Bienvenu, et je fais bien sûr remarquer que je suis mentionné dans cette étude pour une remarque inédite qui contribue à ruiner l'idée d'une pagination de la main de Rimbaud sur les feuillets manuscrits.



Peut-être que cette étude n'en valait pas la peine, mais mon compte rendu va être l'occasion de vérifier si Bardel a eu raison de l'écarter. Dans les réponses aux huit questions qu'il propose, Bardel ne cite jamais l'étude de Bienvenu, pas même quand, dans la cinquième question, il traite de la pagination précisément. Pourtant, Bardel daigne citer d'autres sources, notamment la thèse farfelue d'Eddie Breuil dans le livre Du Nouveau chez Rimbaud et un compte rendu valant réfutation de cette thèse. Un autre article de Murphy est mis en avant au sujet de l'établissement du titre exact, avec ou sans article.

Passons donc la revue des réponses de Bardel.

"1) Pourquoi les poèmes en vers ont-ils été retirés des Illuminations ?"
Le problème est le suivant : initialement, le recueil a été publié en mélangeant des poèmes en prose et des poèmes en vers. Ce n'est que, par la suite, que Bouillane de Lacoste, a considéré que le recueil se limitait aux poèmes en prose. Les poèmes en vers auraient été associés au recueil de manière abusive par les jeunes loups premiers éditeurs de ces œuvres inestimables de Rimbaud. Au passage, et Bardel n'en parle pas, un problème est soulevé par le fait que le recueil des Illuminations contient toujours deux poèmes en vers libres. Il y a même eu une tendance à exclure "Mouvement" et à le rejeter parmi les poèmes en vers dans certaines des premières éditions qui ont suivi l'initiative de Bouillane de Lacoste.

Pour la publication mélangeant proses et vers, Bardel parle d'une "tradition", ce qui donne l'impression d'une certaine gratuité, d'un ordre des choses que la saine réflexion peut rendre caduque. C'est encore une fois une désignation tendancieuse.
Bardel affirme ensuite que cette "tradition" était "étonnante", vu que Verlaine avait dit "à plusieurs reprises que les Illuminations étaient des proses." Mais, si ça n'a pas manqué d'être étonnant, c'est que cela en a étonné plus d'un. Je voudrais déjà une collection des témoignages qui ont trouvé anormal ce mélange de 1886 à 1949, avant que Bouillane de Lacoste ne s'exprime. Ensuite, je voudrais une liste exhaustive des mentions de Verlaine au sujet de ce recueil. Bardel ne nous en livre qu'un exemple, sauf qu'il est très mal choisi.
Bardel cite un extrait d'une lettre de Verlaine à Delahaye du premier mai 1875 :

   Si je tiens à avoir détails sur Nouveau, voici pourquoi : Rimbaud m'ayant prié d'envoyer pour être imprimés des "poèmes en prose" siens, que j'avais, à ce même Nouveau, alors à Bruxelles (je parle d'il y a deux mois). J'ai envoyé ( 2fr.75 de port!!!) -- illicò [...]

La citation ne coïncide pas avec le texte que fournit Pakenham dans son édition de la correspondance de Verlaine. La citation est en début de paragraphe, il devrait y avoir un retrait. Pakenham ne met pas d'accent sur "illico". La ponctuation est différente en plusieurs endroits et il ne serait pas écrit "voici", mais "voilà". Surtout, le passage "Rimbaud m'ayant prié d'envoyer" n'est pas souligné. Enfin, Bardel nous prive d'un complément en tronquant sa citation :
[...] et tout naturellement ai accompagné l'envoi d'une lettre polie, à laquelle il fut répondu non moins poliment ; de sorte que nous étions en correspondance assez suivie lorsque je quittai Londres pour ici.
Ce qui a rompu la communication, c'est que Verlaine, il le dit dans la suite de sa lettre, n'a pas envoyé, comme il le lui avait annoncé, sa nouvelle adresse à Rimbaud, une fois qu'il fut installé à Stickney. Et Verlaine a peur alors de passer auprès de Rimbaud pour un "salaud".
Cette lettre donne l'idée que Rimbaud a pu se sentir lâché par Verlaine et cela expliquerait un renoncement à toute publication.
Mais, ici, il ne s'agit de traiter que de l'identification des Illuminations à un ensemble exclusif de poèmes en prose, moyennant l'inclusion de deux poèmes en vers libres.
Or il existe un débat au sujet de cette lettre. Désigne-t-elle les poèmes en prose que nous connaissons ? J'estime tout de même que oui et la correspondance qui s'est poursuivie invite aussi à penser que le courrier ne s'est pas perdu. En revanche, il est impossible de dire si cette liasse ne contenait pas d'autres poèmes en prose et cette question vaut d'ailleurs pour la publication initiale par la revue La Vogue. Rappelons que les manuscrits de "Dévotion" et "Démocratie" ne sont jamais parvenus jusqu'à nous, que certains des poèmes en prose n'ont pas été publiés par La Vogue et n'ont été révélés au public que quelques années après, qu'une suite était même annoncée, etc.
Jacques Bienvenu s'est intéressé à la question des frais de port, presque trois fois le prix du livre Une saison en enfer imprimé par Poot, mais non mis en vente. Il a publié un article à ce sujet dans une revue grand public, Le Magazine littéraire, dans un numéro spécial d'articles rassemblés par Steve Murphy si je ne m'abuse. Je n'ai plus cet exemplaire du Magazine littéraire, mais l'article sur "'le poids des Illuminations" permettait d'inclure les feuillets des poèmes en vers.
Toutefois, il existe un autre problème posé par l'identification de ces "poèmes en prose", désignés dans une lettre de 1875, avec le recueil intitulé Les Illuminations.
D'abord, il n'est pas dit dans cette lettre que les "poèmes en prose" forment un recueil prêt à la publication. Si ce recueil était prêt, Verlaine parlerait-il d'ailleurs de "poèmes en prose" plutôt que d'un ensemble, d'un recueil, etc. ? Nous ignorons si ce dossier contenait des doublons, ou bien d'autres poèmes. Nous ne pouvons même pas exclure qu'il n'ait pas contenu certains des poèmes en prose du recueil définitif. Enfin, Verlaine n'emploie pas le mot Illuminations dans tous les cas. Même si ces "poèmes en prose" nous étaient présentés comme formant un recueil, il ne nous serait pas permis de dire que c'est le recueil des Illuminations.
Bardel emploie donc un témoignage qui n'a pas la valeur de preuve qu'il prétend.
Le témoignage est plus solide en ce qui concerne le passage suivant des Poètes maudits :
Il courut tous les Continents, tous les Océans, pauvrement, fièrement (riche d'ailleurs, s'il l'eût voulu, de famille et de position, après avoir écrit, en prose encore, une série de superbes fragments, les Illuminations, à tout jamais perdus, nous le craignons bien.
Je retranscris la citation de Bardel lui-même, avec la parenthèse non refermée. Il est clair dans ce témoignage que Verlaine présente le titre Illuminations comme celui d'un recueil de poèmes en prose. Toutefois, il nous précise qu'il n'y a pas accès. Ensuite, la formulation est étrange. Normalement, Verlaine aurait dû écrire qu'après Une saison en enfer Rimbaud a écrit des poèmes en prose, puis il a renoncé à la poésie et a voyagé. Verlaine ne dit rien du moment du renoncement de Rimbaud à la poésie. C'est quand même assez étrange, car Verlaine n'a connu Rimbaud que jusqu'à la composition du livre Une saison en enfer. Certains pensent même que le livre Une saison en enfer a été composé après l'incarcération de Verlaine pour l'essentiel. Mais ici peu importe. En octobre 1873, Rimbaud a récupéré des exemplaires personnels du livre Une saison en enfer et il était encore en relation épistolaire suivie avec Verlaine à ce moment-là. Mais gardons ce sujet d'étonnement de côté, ce n'est pas le moment d'en traiter. En revanche, Verlaine avait peut-être besoin d'un titre générique fort pour désigner ces proses dans Les Poètes maudits, et il n'est pas impossible qu'il ait fait abstraction des poèmes en vers.
Mais, en tout cas, Bardel lui-même est obligé de l'admettre : les témoignages de Verlaine sont réellement contradictoires. Face à celui de 1883, il doit en citer un autre, celui de la préface à la plaquette même des Illuminations, dans l'édition originale de La Vogue en 1886 :
   Le livre que nous offrons au public fut écrit de 1873 à 1875, parmi des voyages tant en Belgique qu'en Angleterre et dans toute l'Allemagne.
   Le mot Illuminations est anglais et veut dire gravures coloriées, - coloured plates : c'est même le sous-titre que M. Rimbaud avait donné à son manuscrit.
   Comme on va le voir, celui-ci se compose de courtes pièces, prose exquise ou vers délicieusement faux exprès.
Ce témoignage est plus précis que celui de 1883. Cette fois, les poèmes ne sont plus considérés comme perdus, Verlaine a eu le loisir de les consulter ou de consulter des épreuves (je pars du principe qu'il écrit la préface, pas que la préface accompagne forcément l'édition des poèmes). Le titre est confirmé et fait lien avec le discours de 1883, ce qui n'est pas le cas pour la lettre à Delahaye du premier mai 1875. Nous entrons même dans certaines précisions. Il est question d'un sous-titre. Le terme "manuscrit" est abusif, mais Verlaine ne se souciait pas d'une communication philologique rigoureuse avec ses lecteurs. Nous observons à nouveau une insistance étrange sur les voyages de Rimbaud. Cette fois, la composition des poèmes en prose est contemporaine de voyages, mais pas de voyages sur tous les continents, de voyages dans trois pays, avec cet énoncé fortement suspect "dans toute l'Allemagne". A l'heure actuelle, même ceux qui prétendent que les Illuminations sont à la fois un recueil exclusif de poèmes en prose et un ensemble composé après Une saison en enfer n'envisagent pas une seconde que Rimbaud ait pu écrire un seul de ses poèmes en prose tout au long de son séjour en Allemagne. Les séjours en Belgique et en Angleterre n'ont pas eu lieu si tard pour l'essentiel. C'est en juillet-août 1872 que Rimbaud a fait une longue résidence en Belgique. En 1873, il s'agit de parenthèses dérisoires pour ce qui est du voyage et de l'écriture. Mais ce n'est pas encore le moment d'en traiter pour l'instant. En revanche, il y a une contradiction que Bardel est obligé d'admettre. En 1883, il s'agit d'un recueil de poèmes en prose, en 1886 il s'agit d'un recueil de vers et de proses.
Bardel introduit le témoignage contradictoire qui ne lui plaît pas en influençant son lecteur. Je ne trouve pas normal de faire précéder ce témoignage par des propos intimidants : "Ceux qui doutent de cette conclusion tirent souvent argument...". Bardel nous dit que selon Bouillane de Lacoste il y a eu un "télescopage accidentel de deux dossiers distincts". Là encore, il expose cette théorie avant de citer le témoignage contradictoire de 1886, théorie qui n'est, si elle n'est pas démontrée, qu'une opinion.
Bardel digresse d'abord sur le fait que Verlaine n'a pas eu accès au dossier des Illuminations de 1878 à 1884 au moins, information qui méritera qu'on s'y attarde plus loin. Ensuite, Bardel nous présente une hypothèse, que rien n'étaie, comme probable : les manuscrits étant entre les mains de Sivry, celui-ci a dû mélanger les vers et les proses. Je cite Bardel : "Et c'est probablement chez Sivry qu'ils se sont mélangés avec des pièces de vers qui elles aussi étaient en sa bonne garde." Qu'est-ce qu'il en sait ? Sur quoi se fonde cette affirmation ? Et l'emploi de "probablement", n'est-ce pas l'aveu que nous avons affaire à une simple hypothèse?
Bardel lance une seconde hypothèse. Les manuscrits des poèmes en vers auraient été en possession de Verlaine ou mieux de la mère de Verlaine, avant l'incarcération du poète. Or, rien ne permet d'affirmer que ces manuscrits ont été remis à Verlaine avant le drame de Bruxelles, encore moins qu'ils aient été en possession de la mère de Verlaine. Bardel passe alors à une autre hypothèse, sachant qu'il les enchaîne dans un récit articulé : Charles de Sivry se serait vu confié le dossier des poèmes en vers de Rimbaud. Quatrième hypothèse dans le récit de Bardel : Sivry n'a récupéré que les manuscrits des poèmes en prose en 1878. C'est une quatrième hypothèse implicite, mais solidaire de l'élaboration de la troisième hypothèse. Ce récit, Bardel prétend que c'est nous faire suivre "l'itinéraire compliqué de cet ensemble de vers et proses", et évidemment ce récit purement hypothétique fait passer en douce l'idée de deux dossiers de poèmes, ce à quoi la réalité des manuscrits donne du crédit, puisque, c'est un fait, il y a des manuscrits en vers et des manuscrits de poèmes en prose pour lesquels l'opposition entre vers et prose coïncide en effet avec deux périodes de transcription distinctes, ce que confirme l'analyse graphologique, le fameux cas des "f" bouclés notamment.
Mais il y a une différence entre deux dossiers déjà réunis en un en 1878 quand Charles de Sivry, cas de mon hypothèse, les reçoit et deux dossiers qui n'ont pas la même histoire, qui n'ont pas été fondus en un par Rimbaud, qui n'ont pas été remis à Charles de Sivry au même moment, ni par les mêmes personnes, et qui ont été mélangés entre 1878 et 1884 par Charles de Sivry.
En effet, Bardel ne s'affronte pas à la question majeure. N'est-ce pas en 1878 même que Sivry a hérité d'un dossier réunissant déjà les vers et les proses ?
Ensuite, il faut en venir au témoignage de Verlaine en 1886 qui admet le mélange des vers et des proses. Si ce mélange lui avait été inconcevable, il avait eu tout le temps de réagir. La publication de 1886 ne l'aurait pas empêché de 1886 à 1895 de préciser qu'il y avait eu une erreur et que les deux dossiers devaient être séparés.
De 1886 à 1891, Rimbaud est encore en vie. La nouvelle de sa mort a pu circuler, il n'empêche que Verlaine n'a été assuré du décès de Rimbaud qu'au cours de l'hiver 1891-1892. Il aurait évité, je ne dis pas de dénoncer, mais d'indiquer l'erreur de 1886 à 1891, puis il aurait laissé courir l'erreur de 1892 à sa mort propre : ça aussi, ça devrait étonner Bardel. Pourquoi cette absence de démenti, de correctif ?
Si Sivry ou un autre a tout mélangé, Verlaine ne pouvait pas laisser faire ça, d'autant que, dans la préface de 1886, Verlaine prend de sacrées responsabilités. Il parle d'un "manuscrit", au sens de dossier constitué, qui accueillait à la fois les vers et les proses. Ce n'est pas rien ! Rimbaud pouvait le lire, un jour, ce volume avec une telle préface. Rimbaud était en vie en 1886. Il ne faut pas oublier que l'édition originale n'est pas posthume.
Le refuge, c'est évidemment les arguments de Bouillane de Lacoste. Verlaine était "alité dans des hôpitaux, il n'a été aucunement associé à la préparation de l'édition de La Vogue dont les animateurs se sont contentés de lui demander une courte préface". Verlaine se serait contenté "de prendre acte". Tout cela, à la suite de Bouillane de Lacoste, Bardel nous l'affirme sans l'appui d'un quelconque témoignage d'époque. Que Verlaine ait été à l'hôpital, c'est une chose, mais, pour l'établissement du recueil, en quoi l'hôpital empêchait Verlaine de dire qu'il fallait exclure les vers, s'il savait qu'ils ne faisaient pas partie du dossier. Un homme alité a-t-il besoin d'énergies considérables et d'un temps incroyable pour faire passer le message ? Il suffit de dix secondes, une minute si vous voulez que sa réponse il la fasse longue ! Même en imaginant qu'il ait cédé à une urgence de dernière minute, qu'on lui ait mis le fait accompli des épreuves sous les yeux, d'une mise sous presse imminente, qu'est-ce qui l'empêchait de revenir sur cette bourde monumentale par la suite, si bourde il y avait ? Sur la foi de quel document peut-on dire que Verlaine n'a été invité qu'à produire une préface et qu'il a fait contre mauvaise fortune (le mélange des dossiers) bon coeur ? Ce sont des allégations gratuites ! Enfin, la rédaction de la préface demande plus d'énergie qu'un entretien pour spécifier les limites du recueil, l'exclusion au moins des vers. Cette préface demandait aussi du temps, ce qui rend même suspecte l'idée que Verlaine n'ait pas eu l'occasion de critiquer le mélange sur des épreuves, par exemple.
Verlaine n'a pas protesté, alors que, selon bien des amateurs de Rimbaud, dont Bardel fait partie, non seulement l'ordre des poèmes en prose aurait été bien planifié par Rimbaud lui-même, mais le titre Illuminations n'aurait jamais été dans la tête de Verlaine qu'associé aux seuls poèmes en prose.
Du vivant de Verlaine, les poèmes ne sont pas toujours publiés dans le même ordre, il n'existe même pas une première partie distincte pour les poèmes en vers, une seconde pour les poèmes en prose. Verlaine, il faut le répéter, n'a pas protesté, ce qui invite à penser que l'ordre de publication n'était pas perçu comme déterminant, mais de surcroît que les manuscrits de poèmes en vers furent associés dès 1878 à l'ensemble des manuscrits de poèmes en prose. C'est forcément cette superposition des liasses manuscrites qui fait que personne n'a été en mesure d'exclure les vers avec un sentiment d'évidence.
En revanche, et la lettre de 1875 invite à envisager cette hypothèse, il est peut-être vrai qu'il traînait dans l'idée de Verlaine l'idée que Rimbaud avait eu en vue un recueil exclusivement composé de poèmes en prose vers 1875.
Mais, ce qui a été publié sous le titre Illuminations, c'est deux dossiers, fondus en un, de vers et de proses, et sans doute parce que dès 1878 les deux dossiers étaient conjoints quand ils passèrent entre les mains de Charles de Sivry.
Et, dans de telles conditions, il devient beaucoup moins évident d'affirmer que les poèmes en vers doivent être exclus. Pour moi, cette question n'est pas tranchée, et le consensus pour une thèse plutôt qu'une autre n'a dès lors rien de réjouissant.
En effet, entre 1875 et 1878, le projet a pu varier. Ensuite, Verlaine ne mentionne le titre "Illuminations" pour la première fois qu'à partir de 1878, et il ne précise pas d'où il sait qu'il était aussi question d'un sous-titre "painted plates" ou "coloured plates". Nous ne savons pas si une feuille manuscrite accompagnait le dossier, ce qui est peu plausible, vu que le sous-titre est passé à la trappe. Surtout, nous ignorons si Verlaine parle sur la foi d'une lettre reçue en 1875, juste après le premier mai, ou sur la foi d'informations plus tardives, de 1878 par exemple.
Nous ne connaissons même pas le cheminement des manuscrits entre 1875 et 1878, ce qui est d'autant plus vrai que nous ignorons sa composition exacte, aussi bien en 1875 qu'en 1878. Ma thèse personnelle, c'est que Rimbaud a récupéré les manuscrits des "poèmes en prose" auprès de Nouveau et qu'entre 1975 et 1878 il a remis un jeu de manuscrits de poèmes en vers et de poèmes en prose à Cabaner lors d'un passage à Paris. Cabaner a ensuite remis le dossier à Charles de Sivry. C'est la seule façon que j'ai pour m'expliquer que Charles de Sivry ait détenu le "manuscrit", qu'il l'ait prêté à Verlaine, que Verlaine ait remercié Cabaner pour les "illuminécheunes" et que Verlaine l'ait rendu à Charles de Sivry comme s'il en avait été le dépositaire.
Voilà ce que j'appelle exposer le problème dans toute sa complexité.
En tout cas, de 1886 à 1895, Verlaine n'a jamais contesté que le recueil des Illuminations puisse rassembler des poèmes en vers "seconde manière" et des poèmes en prose.
Cela n'empêche pas Bardel de considérer qu'il y a eu un mélange de deux dossiers et d'intimider ceux qui pensent différemment :

Ceux qui doutent de cette conclusion tirent souvent argument des formules effectivement contradictoires utilisées par Vezrlaine [...]
Mais comme l'a expliqué Bouillane de Lacoste [...]
Mais pour ce qui est de leur définition comme un recueil de poèmes en prose, on voit que le doute n'est pas raisonnablement permis et c'est pourquoi, depuis plus de soixante-dix ans, aucune édition de Rimbaud ne les présente autrement.
 Face à des affirmations péremptoires d'une telle justesse, je n'ai qu'une chose à dire :

Je suis celui qui doute et qui s'est révolté.
 A suivre...