samedi 24 juin 2017

Commune, compte rendu sur le chapitre de ce nom du livre Rimbaud dans son temps d'Yves Reboul (pages 81-113)

Le chapitre "Commune" du livre de 2009 Rimbaud dans son temps d'Yves Reboul ne traite pas de l'hypothèse de la présence ou non du poète à Paris du temps même de la Commune, mais de la présence de la Commune dans l’œuvre de Rimbaud. Yves Reboul souligne qu'en-dehors de certains textes traitant assez explicitement de la Commune, Rimbaud a rendu le repérage thématique difficile par un recours évident à l'allégorie. Reboul cite Chant de guerre Parisien et Les Mains de Jeanne-Marie pour les exemples, sans doute parce que le troisième exemple flagrant Paris se repeuple a connu une histoire critique chaotique, l'idée d'allusion à la Commune ayant été contestée dans le passé au profit d'une lecture sacrément absurde selon laquelle il aurait été question des lendemains du premier siège franco-prussien. A la page 95 de son livre, Reboul revient alors sur cette question pour dire que quatre poèmes seulement de la période mars 1871 - mars 1872 parlent ouvertement de la Commune : il inclut alors "L'Etoile a pleuré rose..." et Paris se repeuple. Toutefois, après une lecture d'ensemble des écrits de Reboul sur Rimbaud, on remarque que l'idée d'un traitement allégorique du sujet est fortement minimisée. L'auteur cite le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." au sujet duquel il a lui-même publié un article décisif permettant d'identifier la Commune, mais il passe à côté des allusions communardes sensibles de poèmes comme "Voyelles" ou "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,...", et pour le poème du "Bateau ivre", il cite comme étude de référence dans sa bibliographie un article de Steve Murphy où l'allégorie du poème superpose des strates distinctes, fragilisant énormément la lecture allégorique suivie assez évidente du poème. Pour remédier à tout cela, je prévois des articles futurs sur la culture métaphorique des communeux; en analysant de près en particulier les métaphores clichés de Vallès, Louise Michel, etc.
C'est à partir du témoignage de Verlaine que Reboul réinvestit la pertinence de la lecture communeuse de "Paris se repeuple", et à l'instar d'autres rimbaldiens il l'implique du coup pour le poème "Les Veilleurs" dont le texte nous est demeuré inconnu, à l'exception d'un unique vers que le malveillant Octave Mirbeau a livré dans la presse en 1885. Yves Reboul insiste alors sur l'identification des "barbares" aux communeux dans l'attaque du poème "Paris se repeuple".
L'auteur énumère ensuite, en indiquant quelques hypothèses de lecture, des poèmes qui sont nettement porteurs de significations politiques communalistes : "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,...", Michel et Christine, Bonne pensée du matin, La Rivière de Cassis et Les Corbeaux.Rappelons que ce livre réunit des études de poèmes qui tendent avec raison à établir la présence d'un discours communard : "Jeanne-Marie la sorcière", "A propos de L'Homme juste", "Michel et Christine ou les nouveaux barbares", "Quelques mots sur 'L'Etoile a pleuré rose...' ", "Faites vos Paris ?", "Bonne pensée du matin au pied de la lettre" et citons encore la plus discutable analyse suivante "Barbare ou l’œuvre finale". On remarquera au passage la désastreuse influence de la datation partisane des Corbeaux qui trahit l'immense travail philologique de Steve Murphy dans son édition des Poésies de Rimbaud chez Honoré Champion en 1999. Voici la note 1 page 86 : "Il n'es pas impossible que Les Corbeaux, longtemps considéré comme un poème relativement ancien, soiyt en fait postérieur à La Rivière de Cassis." J'ai fait une nouvelle mise au point toute récente sur la datation des "Corbeaux", rappelant cruellement l'absence totale d'argument sérieux pour envisager que le poème Les Corbeaux puisse être postérieur au mois de mars 1872. Bien plus intéressante est la note 1 de la page 87 qui envisage une influence d'un texte de Vallès sur Rimbaud qui montre que la lecture anticléricale n'est décidément pas partagée par les chercheurs rimbaldiens : "Ces corbeaux, les mêmes apparemment que ceux qui sont 'crieur[s] du devoir' dans Les Corbeaux, on les doit peut-être à Vallès. Dans son article 'Paris vendu' (Le Cri du peuple, 22 février 1871), ce dernier écrivait en effet : 'Dans tout ce tas de députés, il y en aura bien quelques-uns, je pense, qui sauront nous venger. [...] Mais étoufferait-on leurs voix, le corbeau bat des ailes au-dessus de la France ruinée, au-dessus des fermes sans semailles !' Rimbaud, arrivé à Paris le 25 et qu'enthousiasmaient les 'fantaisies admirables' de Vallès, a fort bien pu connaître ce texte."
Passée cette phase de mise au point, Reboul entre alors dans le vif du sujet. Si l'auteur fait un sort au problème du déni, il s'attaque surtout à la doxa d'une interprétation de la Commune comme "république ouvrière d'inspiration socialiste", expression qu'il reprend à Alain Bardel, mais qui cible en même temps bien des analyses communalistes de l’œuvre de Rimbaud, y compris des rimbaldiens ayant finement contribué à une meilleure compréhension des textes comme Steve Murphy ou Marc Ascione. Reboul signale d'abord comme références au plan de l'Histoire de la Commune les livres désormais classiques de Jacques Rougerie : Procès des Communards (Julliard, coll. "Archives", 1964) et Paris libre 1871 (Le Seuil, 1871). Ils sont mentionnés à la note 1 de la page 88. Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'il ne s'agit pas simplement d'un chapitre pour montrer que le thème de la Commune traverse toute l’œuvre poétique de Rimbaud, bien que selon des formes allégoriques qui peuvent passer inaperçues du lecteur ; il s'agit( d'une étude pour présenter une analyse de la Commune sous un angle d'attaque nouveau qui ne se réclamerait pas du cliché de la révolution ouvrière, prolétarienne, qu'ont imposé tant les marxistes que les écrivains hostiles à la Commune à l'époque. Et cela est à ce point pour Reboul qu'une expression en italique souligne nettement un retour sur le titre même du livre Rimbaud dans son temps : "On n'écrit pas ici un livre d'Histoire, mais si l'on veut comprendre ce que fut l'adhésion de Rimbaud à la Commune et, plus encore, le rôle qu'elle aj oué dans son œuvre, force est de rappeler ce que fut en son temps cette flambée révolutionnaire." Reboul répond alors à la question de savoir ce qu'a été réellement la Commune par une synthèse ramassée : "Fille de la guerre, la Commune est née après l'interminable siège de Paris des frustrations de toute une population, persuadée qu'elle aurait pu vaincre comme en 1793 sans la trahison de dirigeants conservateurs ; et mouvement parisien, elle plonge ses racines dans la culture politique des milieux populaires de la capitale, laquelle s'était structurée pour longtemps dans les affrontements de la Révolution de 1789. Il n'est que de voir les ennemis que se reconnaît le Communeux du rang : le prêtre, le hobereau, le riche oisif, on a là comme une liste des objets de haine du sans-culotte." En s'appuyant sur des citations des ouvrages de Rougerie, Reboul rappelle alors que la Commune, si elle est socialiste, l'est au sens "mal défini" pris par le mot autour de 1848, et pas du tout au sens moderne ou marxiste. Les communeux ne sont pas socialistes, ils sont essentiellement jacobins, se partageant en robespierristes ou hébertistes.
Je ne veux pas remplacer la lecture du chapitre "Commune" du livre d'Yves Reboul. Il s'agit juste d'indiquer sur ce blog une mise au point sur la Commune qui va dans le même sens que moi et qui est antérieure à mes propres articles de mise au point. Il s'agit aussi d'ouvrir quelques pistes de réflexion. Ainsi, à la page 90, il est question du sentiment d'imminence de la fin catastrophique du second Empire, citation de Victor Hugo à l'appui. Cette catastrophe était attendue comme une délivrance et une nouvelle aurore. Ce lien symbolique à Napoléon III est important, car quand on lit les contributions de l'Album zutique on se rend compte d'un nombre élevé de charges à l'égard de l'église et de Napoléon III, alors que, depuis la chute de Sedan, il y a eu le conflit du gouvernement de Défense nationale avec les républicains en appelant à la "Sociale" ou à la "Commune"', et il y a eu justement cet épisode de la Commune de Paris, la semaine sanglante, et au moment des contributions zutiques de Rimbaud des procès et déportations sont en cours, tandis qu'une presse revancharde conspue les vaincus condamnés à se taire. On sait également que la Commune a été envisagée comme une nouvelle aurore par Vallès, Louise Michel, ce que les historiens n'ignorent guère. Jacques Rougerie met en doute l'idée d'aurore de la Commune en constatant que ce fut le crépuscule du Paris révolutionnaire par exemple. Ce que je trouve extraordinaire, c'est que la compréhension métaphorique des images de mer et d'aurore dans la poésie de Rimbaud ne soit pas spontanément associée à la Commune dans l'esprit des lecteurs. Ce n'est pas normal que "Le Bateau ivre" ne soit considéré, y compris par Reboul et Murphy, que comme un récit évoquant partiellement la Commune. J'ai essayé dans mon article de 2006 de montrer que le poème était un récit allégorique qui ne parlait précisément que de la Commune, mais en termes métaphoriques parfois délicats à cerner. C'est en ce sens que je ne souscris pas du tout à l'étude qui a suivi de Steve Murphy, puisque cette fois il envisage une superposition compliquée de lectures allégoriques, ménageant la chèvre et le chou des régimes interprétatifs appliqués jusque-là à ce poème.
Reboul insiste encore sur la prégnance dans la poésie de Rimbaud des mots clefs d'un messianisme laïc romantique qui montre que son discours puise dans des sources assurant une filiation nette avec les représentations issues de la Révolution de 1789.
En soulignant que la Commune n'est pas une révolution ouvrière, Reboul propose alors des lectures communalistes de poèmes dont il faut mesurer la distance avec les interprétations plus proches de lectures marxistes. C'est le cas pour le sonnet zutique "Paris" où sur la question des maires et du rétablissement du second Empire il offre une analyse inconciliable avec l'étude antérieure du même poème par Steve Murphy. Si on ne prend pas garde à ces divergences d'interprétations historiques de la Commune, les conclusions de Murphy et Reboul risquent de s'imposer comme similaires et complémentaires, alors que ce qui ressort nettement c'est une différence d'approche du phénomène qu'a été cette tentative révolutionnaire réprimée dans le sang.
Reboul insiste ensuite dans son travail sur le fait que, finalement, Rimbaud du temps qu'il était poète a toujours fréquenté des milieux communalistes. Un premier argument important, et je suppose que Reboul est le premier à établir ce point que je n'ai jamais vu nulle part ailleurs, c'est que ce n'est qu'à une erreur de transcription de son nom "Merlaine" que Verlaine a échappé à la déportation, puisqu'il nous est rapporté, page 97, que "le 31 août 1872" le conseil de guerre a "condamné par contumace à la déportation" un "nommé Merlaine, chef sous la Commune du Bureau de la presse à l'Hôtel de Ville". Verlaine avait justement accepté ces fonctions, ce qui nous permet de nous assurer d'une identification fort heureusement manquée par la justice de Versailles. L'auteur de Rimbaud dans son temps évoque plus loin une confusion probable entre Varlin, mort sous la Commune, et Verlaine dans les rapports de police sur les exilés londoniens, et il rappelle les incarcérations de proches de Verlaine, Lepelletier et Charles de Sivry. Nous pourrions rappeler également que plusieurs meneurs assez sanguinaires de la Commune furent des connaissances de Verlaine sous le second Empire. Dans son ouvrage, Reboul identifie sur la base d'une étude plus large de la vie et des écrits de Verlaine que ce que permettent les études rimbaldiennes un positionnement hébertiste et blanquiste de Verlaine.
Le parcours communeux de Rimbaud et Verlaine en Belgique et en Angleterre est rapidement identifié en tant que tel, et viennent alors des pages sur la vie de nos deux poètes en Angleterre qui, à la différence des biographies connues, se centrent sur les fréquentations politiques.  Verlaine a publié dans le journal L'Avenir de Vermersch un poème engagé "Des Morts", il a participé à des conférences littéraires de Vermersch sur Gautier, Vigny et encore... Blanqui. Reboul précise que "c'est même dans le cadre de cette dernière que Des Morts a trouvé sa place [...]". L'auteur de Rimbaud dans son temps ne se contente pas de souligner l'importante fréquentation de trois célèbres réfugiés communeux : Vermersch, Lissagaray et Andrieu. Il explique alors que "ce groupe se trouvait alors au cœur d'un débat virulent sur les leçons à tirer de l'échec de la Commune." Ce qui nous est montré, c'est que Rimbaud et Verlaine fréquentent très clairement le groupe de la minorité des communeux qui refusa en vain "la création d'un Comité de salut public, sur le modèle de celui de 1793", et ce clivage était demeuré violent parmi les exilés londoniens. Un extrait de Vermersch paru dans le journal L'Avenir en novembre 1872 illustre cette importante polémique : "Nous ne faisons pas suite aux hommes de 89 et de 93, mais aux hommes de 1830 d'abord, à ceux de 1848 et de 1851 surtout. Si l'on avait mieux su tout ce que contenaient les cinquante dernières années, peut-être bien des maladresses indicibles n'eussent-elles pas été faites." Et Reboul insiste alors sur la relation à établir entre l'exil londonien de nombreux communeux et la crise rencontrée précisément en 1872 par l'Internationale : "Or il ne s'agissait pas là de simples règlements de comptes sur fond d'amertume de l'exil. C'est qu'en cet automne de 1872, le conflit qui avait déchiré la Commune avait rebondi du fait du débat qui, au sein même de l'Internationale, opposait alors Marx et les partisans d'un principe autoritaire à des groupes d'ailleurs divers, mais au nombre desquels se comptaient assurément ceux qui éditaient L'Avenir. La controverse venait d'aboutir avec le Congrès de La Haye au triomphe de Marx, largement dû à l'appui des Blanquistes français, membres sous la Commune de la majorité et qui, à l'égal des Jacobins, ne cessaient de se référer à 1793." Le journal L'Avenir ironisait sur l'archaïsme et les modèles chrétiens du "communisme". Rimbaud et Verlaine fréquentaient encore le Cercle des Etudes Sociales fondé par Andrieu et Lissagaray. Ce cercle s'opposait à la "ligne marxienne et blanquiste". N'étant pas spécialiste, j'ai pour l'instant du mal à travailler sur la plus ou moins grande proximité de Rimbaud et Verlaine avec les idées de Proudhon ou Blanqui, avec l'hébertisme. Les oppositions ne sont pas claires et systématiques, d'après l'ensemble de mes lectures, j'attends encore de mieux me former sur ces questions. En attendant, même si une majorité de communeux a donné son appui à Marx, la Commune n'était pas une révolution ouvrière, et d'ailleurs les marxistes seraient allés plus loin en ce sens que Marx lui-même, et, dans la foulée, Rimbaud fréquentait une minorité de communeux hostile au Comité de Salut Public et à la dictature du prolétariat. Rimbaud semble plus dans une mouvance libertaire et individualiste. S'il n'est pas proche de Marx, le serait-il plus de Bakounine ? Ce sont des sujets à travailler. Précisons par-delà notre espèce de compte rendu du chapitre "Commune" de Reboul que Karl Marx a publié un livre sur la Commune La Guerre civile en France. J'en ai une édition avec l'appel avant la page de faux-titre : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" Il s'agit d'un livre imprimé en Chine populaire : "Editions en langues étrangères, Pékin, 1972". J'en rendrai compte dans les mois à venir. J'ai aussi un livre de septembre 1970 aux éditions "Sparracus" qui réunit des "Textes sur l'organisation" de Marx et Engels dont celui-ci qui correspond à ce que nous venons d'aborder dans l'étude d'Yves Reboul : "Les prétendues scissions dans l'Internationale (1872)". Il s'agira là encore d'un ouvrage dont je prévois de rendre compte sur ce blog dans les mois à venir.
Revenons à l'étude de Reboul. Il traite alors de la figure de Jules Andrieu et surtout de son livre Notes pour servir à l'histoire de la Commune de Paris que j'ai découvert et acheté récemment en librairie. Or, l'existence manuscrite de ce texte est attestée, comme le rappelle Reboul, "dès avant l'arrivée de Rimbaud à Londres". Je vais moi-même rendre compte de l'ouvrage d'Andrieu sur ce blog, toujours dans les prochains mois et je reviendrai sur le discours du livre Rimbaud dans son temps à ce sujet. Il faut en tout cas savoir que Reboul s'appuie sur le discours du livre d'Andrieu pour tenter d'éclairer idéologiquement certains passages des poèmes en prose des Illuminations. Le problème qui se pose pour moi, c'est que, malgré cela, les lectures des poèmes en prose de Rimbaud par Reboul (Barbare, Dévotion, Being Beauteous) ne me satisfont pas ou ne me convainquent pas, le cas est différent pour l'étude de Mystique. Pourtant, en-dehors d'une lecture de Voyelles que je trouve insoutenable, les études de Reboul ont toujours été pertinentes. Il y a donc un problème posé par les poèmes en prose des Illuminations sur lequel il faudra là aussi revenir.
Ce compte rendu était nécessaire sur le blog, dans la mesure où j'ai parlé récemment d'une conception de la Commune révisée depuis les travaux de Jacques Rougerie, dans la mesure où j'ai parlé aussi du livre de Jules Andrieu (au moins une fois, comme on dirait en Belgique), et je vais continuer dans cette voie. J'envisage aussi de travailler sur les écrits de Proudhon, sur l'anarchisme, sur les écrits de Max Stirner et d'autres encore. Il s'agit simplement pour moi d'atteindre à une compréhension politique non déformée de la Commune et de Rimbaud. J'ai tout un stock de livres sur la guerre de 1870 et la Commune, des témoignages d'époque, des mises au point d'historiens, etc. Cela m'empêche d'étudier à la loupe le texte de Rimbaud pendant quelque temps, mais il s'agit d'un travail utile et nécessaire.

jeudi 22 juin 2017

Zutisme et Commune : les cas d'Albert Mérat et de Camille Pelletan

Je travaille sur la singularité du Cercle du Zutisme. Même cette simple appellation "Cercle du Zutisme" a pu m'être reprochée, au profit du glissement traditionnel de l'Album zutique au "cercle zutique", alors que c'est l'expression même que les membres qui se réunissaient à l'Hôtel des Etrangers ont fait figurer en toutes lettres dans leur album.
En 2009, j'ai publié un article dans la revue "Europe" à propos de l'Album zutique. Les contraintes en nombre de caractères m'avaient amené à élaborer un article plus général, sans analyse de détails, mais j'ai l'impression que la masse discrète des apports n'a guère été perçue, en comparaison des articles publiés dans le volume "La Poésie jubilatoire" et dans la revue Rimbaud vivant, sans parler des notes sur les montages de citations authentiques de Belmontet dans l'édition de la Pléiade en 2009. Par exemple, avant 2009, la chronologie des contributions rimbaldiennes dans l'Album zutique n'avait pas du tout attiré l'attention et c'est dans l'article de la revue "Europe" que j'ai insisté sur la place quasi inaugurale du "Sonnet du Trou du Cul" en concluant que, par conséquent, ce sonnet ne signifiait pas des représailles à l'égard des réactions d'hostilité d'Albert Mérat, puisque celles-ci n'avaient sans doute pas eu encore le temps de prendre corps. J'avais également contesté l'opposition qui était prégnante dans les études rimbaldiennes entre le dîner des Vilains Bonshommes et les réunions zutiques pour boire et se distraire entre amis. Il n'y avait pas deux clans opposés. Et malgré ce refus, j'ai aussi considéré qu'il ne fallait pas trop vite exclure l'idée d'une réunion de sympathisants communards à l'Hôtel des Etrangers. J'ai récemment cité un extrait des Cahiers rouges de Maxime Vuillaume pour rappeler, ce que Rimbaud n'ignorait certainement pas, que juste en bas de la façade de cet Hôtel s'étaient trouvées certaines des toutes dernières barricades du sixième arrondissement lors des combats de la semaine sanglante. Pour moi, cette simple mention est riche de sens.
J'en viens alors au problème posé par les membres du Cercle du Zutisme en octobre-novembre 1871. Pour les personnages sur lesquels nous ne possédons guère de documents écrits, il est difficile de se faire une idée de leurs opinions politiques. En revanche, j'ai été frappé de voir que le profil de sympathisant communard de Léon Valade était minimisé, tandis que, suite à la mention du nom du zutiste André Gill dans le sonnet "Paris" d'une série de "Conneries" de la part de Rimbaud, il était admis que les déclarations publiques d'André Gill valaient répudiation. Cela me laisse plus que perplexe.
Pour ce qui concerne Albert Mérat, je viens de publier sur ce blog un article où j'ai étudié de près la manière dont Verlaine le traitait. Albert Mérat, que Maxime Vuillaume au début du vingtième siècle ne rougira pas de citer dans son témoignage communard comme un ami de brasserie des années 1860, était surtout considéré comme un "franc-fileur". Je ne sais pas ce qu'il a pu dire sur la Commune, mais la présence d'Albert Mérat dans le Cercle du Zutisme est importante à observer, puisque Mérat ne supporte pas l'homosexualité de Verlaine et Rimbaud, et donc probablement non plus celle de Cabaner, sans parler en 1872 de ses contacts parisiens avec Germain Nouveau ou Maurice Bouchor, puisque Mérat n'est pas un sympathisant communard semble-t-il. Quel discours tenait-il vraiment, je l'ignore encore ? J'ai des recherches à faire à ce sujet parmi les biographies le concernant. Toutefois, j'ai à revenir sur l'accusation de "franc-fileur" que Verlaine veut infamante. D'un côté, si Verlaine n'a pas quitté Paris à l'époque du siège, il n'en était pas moins pour que cesse la guerre, ce qui crée un certain décalage avec les républicains révolutionnaires qui croyaient revivre Valmy. D'un autre côté, l'accusation d'être un franc-fileur du 4 septembre 1870 était d'une certaine gravité pour les futurs communards et cela m'avait quelque peu échappé. Il est d'emblée question d'organiser une levée en masse en septembre 1870. Dans son second livre clef sur la Commune où abondent les citations de documents écrits d'époque, Jacques Rougerie cite à la page 50 d'un chapitre sur la "Maturation de l'idée" communaliste un programme de la Commune du début du mois d'octobre où il est écrit : "Confiscation des biens des lâches qui ont abandonné la capitale ; [...] / Poursuite et recherche acharnée des traîtres et des lâches ; [...]", et à la page 56 la Déclaration de l'Internationale renchérit : "12. Privation des droits civiques et confiscation immédiate des biens, meubles et immeubles de ceux qui ont fui Paris sans cause légitime."
Toutefois, malgré Varlin et Frankel, l'Internationale n'a pas été à la tête de la Commune ou du Comité central. Les discours sur les lâches n'engagent pas toute la Commune, ils sont toutefois indicatifs. Dans l'Album zutique, avec le dizain Epilogue (sous-entendu fin des interminables séries de "Promenades et intérieurs"), Léon Valade, l'ami de Mérat, ironise sur la peur de François Coppée que provoquait une Commune qu'il associait plus qu'étroitement à une idée fantasmée de l'anarchie et de l'Internationale, l'expression "l'hydre de l'anarchie" (en fait "hydre anarchique" dans le texte de Valade) étant reprise au monsieur Prudhomme d'Henry Monnier, bien connu des lecteurs de Verlaine par ailleurs, puisqu'il convient de se reporter et à son "Monsieur Prudhomme" des Poèmes saturniens et à son dizain "Souvenir d'une enfance bébête..." placé en vis-à-vis du dizain "Epilogue" de Valade, et le "Exil" de Rimbaud ne figure sans doute pas sans raison sur la même page manuscrite. Mais ne digressons plus. Le discours sur les lâches après le 4 septembre est excessif et pourtant il a été tenu, et Verlaine en joue à l'égard de Mérat visiblement. Voilà la situation nuancée où mon analyse parvient.
Pour ce qui est de Camille Pelletan, là encore des lectures biographiques s'imposeront prochainement, mais il s'agit d'un journaliste républicain proche de Victor Hugo, il écrit dans Le Rappel, et n'oublions pas le paradoxe qui veut que, malgré le poème "L'Homme juste", Victoir Hugo soit l'un des tout rares prosateurs de son époque, sinon le seul, à avoir dénoncé immédiatement le drame des communeux massacrés et proscrits, à la très grande différence de George Sand, Leconte de Lisle, Gustave Flaubert, Emile Zola, Théophile Gautier, Alexandre Dumas fils, etc., etc. Camille Pelletan n'est pas un communard, mais il a des sympathies évidentes pour ce mouvement, et sans doute même des sympathies qu'il ne peut pas prononcer telles quelles et qu'il doit minimiser.
Toutefois, ce qui me fait réfléchir, c'est que Camille Pelletan soit le fils du député Eugène Pelletan, député du second Empire et membre d'un petit groupe de quoi ? de deux dizaines de députés formant le gouvernement de Défense nationale à partir du 4 septembre 1870. Il est vrai que celui-ci comprend aussi Rochefort.
Pourtant; là, j'ai sous la main le livre de Jules Vallès : L'Insurgé. Il s'agit d'un roman décousu et mal écrit, mal bâti aussi, qui raconte la vie de réfractaire de Vallès sous le second Empire, puis son expérience de l'année terrible, sous forme romancée. Je possède une édition en Livre de poche avec préface, commentaires et notes de Roger Bellet. Au chapitre XIII, il est question d'une rencontre avec les députés du second Empire qui allaient bientôt former le gouvernement de défense nationale. Eugène Pelletan, présenté comme suit dans une note de fin d'ouvrage : "député de l'opposition, moraliste libéral, ennemi de Proudhon", fait partie donc du groupe des gens rencontrés. Voici son paquet :

Une tête d'apôtre : Pelletan.
Il a, en effet, prophétisé ; c 'est un bibliste de la Révolution, un missionnaire barbu de la Propagation de la Foi républicaine, qui a le poil, le regard, l'allure d'un capucin ligueur. Il exorcisa, avec le goupillon de Chabot, les insurgés de Juin, et les excommunia, à travers les grilles du caveau des Tuileries. De bonne foi, il les traita - le visionnaire ! - de scélérats et de vendus !
Que va-t-il répondre ?
Pas grand-chose... Il en conférera avec ses collègues, lui aussi. Et il étend ses mains velues de notre côté, comme pour la bénédiction.
"Amen !" psalmodie Humbert en nasillant.
Notre tournée est finie.
Quelles relations Rimbaud, Verlaine et Pelletan ont-ils pu avoir à l'époque du Zutisme et du Coin de table de Fantin-Latour ?
Ce sont des sujets qui restent en grande partie à creuser, à ce qu'il me semble.
Verlaine et Vallès ne s'entendaient sans doute pas avant la Commune et au plan littéraire. En revanche, nous savons par la lettre du 17 avril 1871 que Rimbaud appréciait la prose journalistique de Vallès au moment de fièvre qui a précédé la Commune. Selon un témoignage rapporté par Darzens et attribué par celui-ci à Henry Mercier, Rimbaud aurait en octobre 1871 cherché à publier des articles dans le journal Le Figaro, comme si ç'avait été le refuge possible des idées d'un communeux condamné à un certain silence au lendemain de la semaine sanglante. Or, bien que Villemessant fût légitimiste, Vallès appréciait le rédacteur en chef du Figaro, il y a  travaillé, et il raconte cette expérience dans certains chapitres de L'Insurgé (roman paru en 1886). Au chapitre VII, Vallès dit bien qu'il n'écrit pas pour un public qui lui correspond, mais le chapitre VIII témoigne d'une certaine sympathie pour la liberté de ton du journal et les qualités humaines cachées de Villemessant. Il est question du passage de Rochefort également. Il n'y a pas à l'époque une utilisation de l'expression "extrême-gauche" qui rendrait invraisemblable que des révoltés écrivent dans un journal comme Le Figaro. Les clivages ne sont pas toujours là où on penserait les trouver le plus naturellement du monde. Pour finir sur un autre exemple, cela se voit dans le problème posé par le projet d'engagement carliste de Rimbaud en 1875. Nous pensons que cette guerre en Espagne oppose la noblesse à la bourgeoisie progressiste, sans voir que les paysans du côté des carlistes ont leurs terres à défendre contre l'âpreté de cette bourgeoisie progressiste qui fut aussi sans doute derrière l'écrasement de la Commune. Personnellement, je sens la nécessité d'avancer lentement et de fixer l'horizon de chaque personne ayant connu Rimbaud progressivement, sans précipitation aucune. J'ose penser que sur Mérat et Pelletan j'ai apporté des nuances intéressantes qui ne doivent pas manquer d'être mentionnées si on veut peaufiner notre compréhension des interactions humaines au sein du Cercle du Zutisme.

mercredi 14 juin 2017

Datation du poème "Les Corbeaux"

Un prochain article suivra sur l'interprétation du poème "Les Corbeaux". Nous commençons par une mise au point en ce qui concerne la datation de ce poème.

En 1999, Steve Murphy a publié une importante édition philologique des poèmes en vers d'Arthur Rimbaud. Il s'agit du tome I Poésies des Œuvres complètes d'Arthur Rimbaud chez Honoré Champion. Les poèmes de Rimbaud sont distribués en cinq ensembles quasi chronologiques : I Poésies 1869-1870, II Poésies fin 1870-début 1872, III Poèmes zutiques et para-zutiques (fin 1871-début 1872 ?), IV Poésies 1872-1873 (?) V Appendices.
Je dis quasi chronologique à cause des appendices, mais aussi à cause de la section zutique et para-zutique qui en toute rigueur devrait être intégrée au second ensemble.
Dans chaque ensemble, du moins dans les premier, second et quatrième, nous avons une subdivision entre les poèmes datés et les poèmes non datés. Les poèmes admis comme datés sont distribués dans un ordre chronologique, puis les poèmes non datés dans l'ordre alphabétique des titres ou incipit.
Cela semble une approche rigoureusement neutre. Notons toutefois que les datations ne sont pas toutes du même ordre. Les dates peuvent correspondre à une publication dans la presse (Les Étrennes des orphelins, Trois baisers, Les Corbeaux), ou bien à l'envoi d'une lettre ou bien encore à une datation qui accompagne une transcription du poème, et dans ce dernier cas nous constatons deux phénomènes dérangeants : d'une part, certaines datations ont l'air d'être symboliques, en particulier dans le cas du sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze...", d'autre part deux versions manuscrites de "Sensation" se contredisent ("20 Avril 1870" et "Mars 1870") et nous rappellent que le poète ne résiste pas à certains mensonges coquets sur la date réelle de composition des poèmes. Le même problème se pose pour le poème "Le Cœur volé" dont la version "Le Cœur du pitre" datée de "Juin 1871" dans une lettre à Demeny est contredite par la version "Le Cœur supplicié" envoyée à Izambard dans une lettre du 13 mai 1871. Il nous faut de toute façon traiter avec ces données, qu'elles soient fiables à 100% ou non, et il faut avouer que les cas problématiques sont peu nombreux pour le classement approximatif des poèmes.
Le poème "Morts de Quatre-vingt-douze..." est le plus délicat à traiter pour le premier ensemble. Pour trois raisons, la version qui nous est parvenue semble la reprise d'un état plus ancien et inconnu du texte. En effet, Izambard a prétendu avoir eu connaissance d'une version intitulée "Aux morts de Valmy" au moment de la déclaration de guerre à la Prusse et, solidairement à ce témoignage, le poème est précédé d'une épigraphe tirée de la presse, il s'agit d'un extrait, cité approximativement mais cité tout de même, d'un article de Paul de Cassagnac paru dans le journal Le Pays le 16 juillet 1870. Enfin, la date qui figure sur le manuscrit "fait à Mazas, le 3 septembre 1870" a un côté symbolique en évoquant une incarcération d'un opposant à l'Empire au moment de sa chute et la veille de la proclamation émancipatrice de la République, mais, ce symbole rejoignant un fait biographique réel, force est de considérer que Rimbaud n'a ni pu lire un vieux journal du 16 juillet en prison, ni écrire commodément avec une plume et du papier qui lui auraient été gracieusement fournis pour passer le temps dans sa cellule. Reste à déterminer si Rimbaud a quitté la prison de Mazas, en récupérant ses manuscrits, ce qui lui aurait permis de recopier une part importante de ses poèmes et de les remettre à Demeny, ou si l'ensemble complet des manuscrits de poèmes de 1870 n'a été remis à Demeny que lors du second séjour à Douai en octobre. J'ai toujours opté pour une transmission sur deux séjours. Peu importe ici.
Un autre cas problématique vient du poème "Paris se repeuple" dont aucun manuscrit ne nous est parvenu. Verlaine le considère comme écrit après la Semaine sanglante et il a été publié avec une mention datée "Mai 1871", mais cette datation a de fortes chances d'être symbolique. Le contenu du poème qui parle de repeuplement et de "niches de planches" pour cacher les dégâts invite à penser qu'il ne peut dater au plus tôt que du mois de juin 1871. D'autres indices peuvent même laisser penser qu'il a été composé tardivement à Paris, peut-être au début de l'année 1872, car il offre des liens intertextuels étroits avec le sonnet "Voyelles" et surtout il existe visiblement une concurrence entre au moins deux versions du poème n'ayant pas le même nombre de quatrains, alors que si le poème date du mois de mai il n'a aucune raison de varier dans les versions manuscrites ayant circulé à Paris.
Un problème similaire se pose pour les deux derniers quintils du poème "L'Homme juste". Le poème date de juillet 1871, il a sans doute été remanié à Paris, vu le contraste de l'unique quintil qui nous soit parvenu en fonction de deux états manuscrits différents, mais surtout les deux derniers quintils sont un ajout tardif probable de l'année 1872.
Jusque-là, le travail de Murphy est irréprochable, il s'est adapté aux difficultés et il en a tenu compte. En revanche, il n'en va pas de même pour le quatrième ensemble qui contient, à l'exception de "Tête de faune", l'ensemble des poèmes en vers irréguliers de Rimbaud. Dans cet ensemble, Murphy a placé deux poèmes en vers réguliers : le dizain "L'Enfant qui ramassa les balles..." et le poème "Les Corbeaux".
Pour le dizain, il n'était pas encore connu à l'époque de cette édition philologique que le manuscrit, bien que de la main de Rimbaud, était signé "P. V.". Depuis que ce fait est connu, force est d'admettre que le témoignage de Félix Régamey était juste. Verlaine lui avait fait don de deux dizains, dont l'un fut recopié par Rimbaud. Il est évident que la signature "P. V." en fait foi et qu'elle n'a rien d'une imposture délibérée soit de Rimbaud, soit de Régamey. Sur ce point, il faudra donc corriger l'édition philologique de Murphy : le dizain "L'Enfant qui ramassa les balles..." fait partie de l’œuvre de Verlaine, pas de celle de Rimbaud. Il n'est pas question d'autoriser un débat à ce sujet, sous prétexte qu'une conviction s'était formée auparavant sur l'attribution de ce faux Coppée. Si analyse philologique il y a, la signature "P. V." est l'argument ultime à prendre en considération, n'en déplaise aux éditeurs des poésies de Rimbaud qui voudraient en faire fi.
Pour le poème "Les Corbeaux", Steve Murphy s'appuie sur la publication dans la revue La Renaissance littéraire et artistique le 14 septembre 1872. Nous pourrions considérer que c'est le principe de classement qui a servi pour "Trois baisers" ou "Les Étrennes des orphelins". Le problème, c'est que dans ces deux premiers cas cela ne portait pas à conséquence. Nous avons le premier poème en vers français connus de Rimbaud à la fin de l'année 1869, avec un sujet de circonstance au moment de sa publication, et nous avons un poème publié en août 1870 dans la revue La Charge que nous pouvons considérer comme une composition assez récente au moment de sa publication. En revanche, le poème "Les Corbeaux" posent d'autres difficultés. Rimbaud conchie le journal La Renaissance littéraire et artistique dans une lettre à Delahaye de juin 1872, ce qui témoigne d'une certaine frustration. Peu après, Rimbaud quitte Paris en compagnie de Verlaine pour la Belgique et, loin de revenir en France, les deux poètes s'embarquent pour l'Angleterre le 7 septembre. Le poème est publié dans la revue parisienne maudite en juin le 14 septembre, alors que les deux poètes ont fugué depuis deux mois, et que, comme l'indique la correspondance de Verlaine, aucun numéro de la revue ne leur parvient plus. Lorsqu'il témoignera, Verlaine dira clairement que le poème "Les Corbeaux" a été publié à l'insu de Rimbaud. Cela ne veut sans doute pas dire que le manuscrit n'avait pas été remis à des fins de publication, mais cela signifie clairement que le poème a été publié sans que Rimbaud ne s'y attende dans le numéro du 14 septembre 1872.
Or, beaucoup de rimbaldiens mettent en doute la parole de Verlaine, et c'est le cas de Steve Murphy qui écrit, page 802, de son édition : "Selon Verlaine, le poème a été publié à l'insu de Rimbaud et cette explication a été admise par beaucoup d'éditeurs. P. Berrichon a supposé le contraire et il a peut-être eu raison[.]" Et, après cette concession aux, selon moi, peu probables dons de clairvoyance du beau-frère posthume et farfelu de Rimbaud, Murphy ajoute plus bas sur la même page : "Si l'on s'empresse généralement de mettre en doute l'hypothèse de la coïncidence approximative entre le moment de la publication et la période de composition du poème, c'est en se fondant sur des arguments intertextuels, stylistiques, thématiques et biographiques", pour non pas adhérer à ses appuis solides, mais pour les remettre en cause aux pages 803, 804 et 805 de son ouvrage, car Murphy émet une hypothèse qu'aucun document n'engage selon laquelle Rimbaud a fait exprès de composer un poème en vers réguliers afin d'être sûr d'être publié dans la revue. Murphy minimise encore que Verlaine et Rimbaud soient à Londres, fuyant précisément, même si pas seulement, le milieu des poètes parisiens. Rimbaud aurait composé son poème en Belgique ou en Angleterre et aurait envoyé son manuscrit par la poste, alors qu'en juin il n'avait pas que renoncé à l'espoir de publier dans cette revue, mais à l'envie même d'y figurer, puisqu'il invitait Delahaye à la mépriser avec lui. A rebours de ce qui est pour nous nettement le plus vraisemblable, Murphy écrit donc que : "Il paraît probable que Rimbaud a souhaité publier ce poème dans La Renaissance littéraire et artistique, contrairement à ce qu'indique Verlaine, et ce n'est pas le fait de se trouver en Angleterre qui aurait empêché Rimbaud de communiquer par lettre le poème à la revue, s'il ne l'avait pas donné à Blémont ou Valade avant son départ." Et nous avons droit alors à la citation de Berrichon censée en imposer : "Une revue parnassienne n'eût pas accepté la Rivière de Cassis. Rimbaud, pour complaire, se vit obligé de rimer les Corbeaux." La contradiction jure pourtant dans ses lignes entre l'hypothèse "n'eût pas accepté" et l'expression saturée d'une connaissance intime de la situation "se vit obligé". Ces deux formes verbales sont plus que mal appariées.
Outre que dans la lettre datée de "jumphe 72", Rimbaud invitait Delahaye à "chier" sur cette revue si un exemplaire lui passait entre les mains, le 14 septembre 1872, Steve Murphy tout anglais qu'il est n'était pas là pour témoigner, puisqu'il n'était pas né. Berrichon et Delahaye n'étaient pas non plus en Angleterre avec Rimbaud, mais Verlaine lui y était. Or, d'un côté, la correspondance de Verlaine qui nous est parvenue pour les mois de septembre-octobre 1872 ne fait aucun état de cette publication, Verlaine évoquant même plutôt sa simple difficulté à recevoir ses numéros d'abonnement, et d'un autre côté, Verlaine, le seul témoin direct, a, qu'on le veuille non et sans qu'aucune intention cachée ne puisse lui être imputé, déclaré que cette publication s'était faite "à l'insu de Rimbaud".
En clair, à cause de la notice qui accompagne le classement du poème dans cette édition philologique, le fait de placer ce poème comme daté de septembre 1872 était partisan en 1999.
Reprenons les faits en remontant dans le temps. Rimbaud et Verlaine sont partis de Paris le 7 juillet 1872, ce qui rend invraisemblable une composition dans les soixante-neuf jours qui ont précédé la publication. La lettre de "jumphe 72" fait état d'un conflit entre Rimbaud et la direction de la revue, ce qui nous amène à considérer que le don du manuscrit ne date pas non plus du mois de juin. Rimbaud est revenu discrètement à Paris au début du mois de mai 1872, mais parce qu'il en a été éloigné en mars-avril 1872, sa mauvaise réputation désormais étant faite. L'incident Carjat au dîner des Vilains Bonshommes semble dater du 2 mars 1872, dernier mois d'hiver, puisqu'il est question d'un "hiver" actualisé dans "Les Corbeaux".
Selon toute vraisemblance, Rimbaud a dû remettre son poème à la revue à des fins de publication soit en février-mars 1872, et je n'exclus pas des découvertes intertextuelles à venir datées de février ou mars 1872, vu que le poème a vraiment l'air d'être une réaction liée à l'actualité, soit en mai 1872 à son retour à Paris, même si je trouve cela déjà moins probable.
Rappelons qu'un poème des futures Romances sans paroles de Verlaine a été publié au début du mois de mai au moment où Rimbaud revient à Paris, et il a été publié dans l'un des premiers numéros de la revue dont on peut supposer qu'en prévision de son lancement en avril elle avait rassemblé du matériel.
Au mois de mai, Verlaine a pu être publié pour plusieurs raisons. C'est un poète parnassien qui a déjà des recueils à son actif, il est resté à Paris, tandis que Rimbaud était absent jusqu'au début du mois d'août et devait ensuite passer pour éloigné de la ville auprès de la belle-famille de Verlaine. A cela s'ajoute l'idée que l'incident Carjat a dû inviter l'équipe dirigeante de la revue à une relative prudence, à savoir attendre quelques mois que les passions dans le milieu des Vilains Bonshommes se calment avant de publier un poème de Rimbaud. Frustré de ne pas être encore publié en juin, Rimbaud négligeait probablement ses torts en société et s'il a été publié en septembre c'est que son écrit à Delahaye était bien de l'ordre de la frustration et non de l'ordre d'une dispute ouverte et déclarée avec les rédacteurs de la revue, ce que confirmerait assez la correspondance d'époque de Verlaine avec Blémont; puisqu'elle est pacifique.
Nous constatons qu'un poème "Oraison du soir" a été remis à Valade et un manuscrit autographe meilleur que la copie Verlaine était possédé par Blémont qui l'a déposé dans sa "Maison de la Poésie" au premier tiers du vingtième siècle environ.
Il existe des énigmes. Pourquoi "Oraison du soir" chez Valade et "Voyelles" du côté de Blémont ? Les deux manuscrits n'étaient-ils pas joints au départ, voire joints aux "Corbeaux" ? A-t-on retrouvé tous les manuscrits rimbaldiens du côté de Blémont et Valade ? Les trois poèmes avaient-ils été remis ainsi à des fins de publication ? Cela n'est pas envisageable pour le scatologique "Oraison du soir", ce qui expliquerait la distribution finale entre Blémont et Valade. Seul "Voyelles" pouvait être publié, après "Les Corbeaux", mais Blémont n'a pas donné suite apparemment. Pour quelles raisons : faute de feu vert, lettre de reproche de Rimbaud après la publication des "Corbeaux", etc. ? Nous n'en savons rien. Remarquons tout de même que les sonnets "Oraison du soir" et "Voyelles" datent éventuellement de la toute fin de l'année 1871, et plus probablement des tout premiers mois de l'année 1872, ce qui a l'intérêt encore une fois de plaider pour une datation ancienne des "Corbeaux" : janvier, février ou mars 1872 ! Cela permet aussi de considérer que le poème "Les Corbeaux" a des rimes et des octosyllabes réguliers, avec juste une excentricité de strophe, un schéma retourné des rimes de sizain, parce qu'il correspond à une époque précise des pratiques de Rimbaud. Or, nous avons un lien intertextuel par les rimes entre "Les Corbeaux" et "Le Bateau ivre" : "crépuscule embaumé" pour "soir charmé", "papillon de mai" face à "fauvettes de mai" et un écho complémentaire entre "Mât perdu" et "bateau perdu". Sachant que le poème "Le Bateau ivre" a dû être composé à Paris soit à la fin de l'année 1871, soit au début de l'année 1872, contrairement à la légende de sa récitation au dîner des Vilains Bonshommes du 30 septembre 1871 qu'aucun témoignage n'appuie, pas même celui du réputé peu fiable Delahaye qui suppose juste sans autre raison que sa propre mise en valeur de témoin que le poème a été composé avant la montée à Paris, sachant cela donc, nous pouvons considérer que nous avons un nouvel argument très fort pour dire que "Le Bateau ivre" et "Les Corbeaux", où il est à chaque fois question de la mention "hiver", ont été composés durant l'hiver 1871-1872. Jacques Bienvenu, dans un article où il a travaillé sur des poèmes d'Hugo parus dans Le Rappel dont nous avions nous-même signalé qu'ils n'avaient pas encore été exploités par la critique rimbaldienne, a fait remarquer précisément que la mention "l'autre hiver" du "Bateau ivre" laissait supposer que le poème était composé par conséquent en hiver et évoquait la fin de l'hiver précédent dans lequel a débuté l'insurrection communaliste le 18 mars. C'est de manière similaire que dans la mention "morts d'avant-hier", les rimbaldiens considèrent depuis longtemps qu'il y a une allusion aux morts de la guerre franco-prussienne qui ménage exprès l'idée de morts d'hier plus récents lors de la semaine sanglante. Là encore, nous observons une même forme d'allusion chronologique dans "Le Bateau ivre" et "Les Corbeaux" : "l'autre hivier" et "morts d'avant-hier". Cela fait beaucoup de rapprochements et points convergents (nous n'avons même pas donné tous nos arguments), et cela permet de considérer que "Les Corbeaux" est à l'évidence une composition des premiers mois de l'année 1872.

Prochainement, une confrontation des lectures du poème "Les Corbeaux".

dimanche 11 juin 2017

Polyphonie dans "Solde" ?

La vérité sur le texte de Rimbaud n'est pas négociable. Dans le dernier numéro de la revue Parade sauvage, Steve Murphy revient sur la première ligne du poème en prose "Solde". J'avais déjà signalé que la lecture édulcorée de Bruno Claisse n'était pas soutenable et il y a bien longtemps que j'ai précisé que le potentiel métaphorique de la relative "ce que les Juifs n'ont pas vendu" impliquait la vente du Christ, ce que Murphy reprend d'ailleurs dans sa présente étude.
Or, même s'il revient sur la lecture de Claisse, Steve Murphy me semble procéder à un toilettage critique, à des fins de bienséance, quand il dit que la "polyphonie" du texte ne permet pas d'imputer l'âpreté des propos à Rimbaud lui-même.

Cette idée de polyphonie appliquée au poème a une genèse. Plusieurs décennies durant, les poèmes en prose des Illuminations ont été envisagés comme des visions du poète indépendantes de ce monde. C'est une absence de logique que nous sommes incapable de comprendre, mais c'est un fait, et moi et d'autres rimbaldiens avons dû combattre cette étrange approche, et nous continuons encore de nous y confronter. Une des conséquences pour la lecture de "Solde", c'était de considérer qu'il était question d'un ailleurs créé par les mots du poète. Celui-ci mettait en vente ses propres productions de l'esprit; son expérience de voyant. Ou bien il la soldait, c'est-à-dire vendait au rabais.
Les gens qui avaient une lecture, si nous osons l'expression, plus terre à terre, en tout cas une lecture plus sensée, étaient peu nombreux à s'exprimer sur le sens de la poésie rimbaldienne. Qui pis est, face à l'hermétisme du texte, même les esprits qui ne s'en laissaient pas compter par la métaphysique supposée d'une expérience "voyant" ne voyaient bien souvent dans les poèmes qu'une expression épatante dont le sens importait assez peu. Pour le poème "Solde", Antoine Fongaro a réagi en insistant sur le pluriel collectif "les vendeurs" de la fin du texte, pluriel suivi d'un autre "les voyageurs". C'est dans la lignée de cette mise au point par Antoine Fongaro que se situent les deux articles de Bruno Claisse consacrés à ce poème. Le second article de Claisse contredit ou corrige le premier article sur certains points, mais surtout ce second article transforme l'expression "ce que les Juifs n'ont pas vendu" en une formule neutre sans aucun potentiel expressif.  Il n'y aurait aucune mise en boîte agressive dans ce propos. Pour un peu, Claisse aurait pu conseiller Rimbaud et lui expliquer que ce segment de phrase était inutile dans son poème, que ça n'apportait rien. Et Murphy revient sur ce point d'interprétation. Il sait par d'autres recoupements que la saillie mordante est sensible à l'oreille de divers lecteurs. Evidemment, entre Rimbaud et nous, il y a eu l'affaire Dreyfus, histoire d'un bouc émissaire, et la guerre 40-45. Et je ne parlerai pas des sujets d'actualité qui expliquent eux aussi l'envie dans le monde universitaire de ne pas jeter de l'huile sur le feu à propos de cette expression située au début même d'un poème en prose de Rimbaud, en attaque d'un poème faisant partie de l'ensemble mythique de ce qui est considéré comme absolue poésie indépassable par une majeure partie de l'opinion. La réputation de Rimbaud n'a pas fini de croître et il est facile de deviner que, plus le temps va passer, plus il sera considéré comme le poète le plus important de l'histoire de l'humanité, malgré Hugo, Baudelaire ou Verlaine. Le culte Rimbaud implique également une dimension politique, et il faudra forcément neutraliser tout ce qui fâche.
En évitant d'employer les grands mots, il faut donc bien prendre la mesure des choses. Rimbaud est quelqu'un de politisé qui a fréquenté en Angleterre les milieux communards et notamment Jules Andrieu. Or, dans ses Notes pour servir à l'histoire de la Commune de Paris, qui, si je ne m'abuse, existaient à l'état manuscrit quand Rimbaud l'a fréquenté, Andrieu envoie des piques du genre de celle-ci : "C'est que Trochu, même en laissant de côté le judaïsme de sa déclaration, avait inventé une interprétation tout à fait inédite de l'honneur militaire." Dans le livre de Robert Tombs, paru sous le titre français adapté de  Vallès je crois Paris, bivouac des Révolutions, la Commune de 1871, nous apprenons à la page 215 les idées sulfureuses de Tridon et Flourens, deux intellectuels blanquistes, avec une opposition en termes clairs, nets et précis entre "culture [censuré]" et "culture sémitique". Pensons encore à la "Chanson de route Arya" de Charles Cros, compère zutiste. Dans ses écrits en prose, Verlaine a décrit le costume des "Vengeurs de Flourens" du temps de la Commune. Marc Ascione rappelait cette anecdote manifestant qu'il n'excluait pas que Rimbaud ait fait partie de tels bataillons sous la Commune, puisque nous n'avons jamais pu trancher sur l'idée d'une présence ou non de Rimbaud à Paris soit peu avant le 13 mai, soit, hypothèse peut-être plus convaincante, au lendemain du 15 mai.
Il faut donc fixer ici quelques éléments d'histoire de la Commune pour que nos lecteurs ne se disent pas que nous ne serons convaincant qu'en ayant montré que Rimbaud avait lu Blanqui, Proudhon et les autres.
La Commune est un événement étroitement lié à la guerre franco-prussienne qui a précédé, étroitement lié encore à la chute du second Empire. Quand on associe la Commune à une révolution d'ouvriers, c'est un tissu d'élucubrations. Les intellectuels et les chefs de la Commune ne venaient pas de la classe ouvrière, et les membres de l'Internationale se résumaient pratiquement à Varlin et Frankel dans les débuts de la Commune. Un des grands combats de la Commune par ailleurs était mené contre les hommes d'église, mais les ouvriers étaient réticents à ce genre d'oppression contre les curés et les religieuses. On a donc droit à une histoire lourdement déformée par des interprétations partisanes. En réalité, dès le milieu du mois d'août 1870, les mauvaises nouvelles de la guerre entraînent de premières émeutes, bien sûr réprimées. Lorsque l'Empire tombe et que la République est proclamée le 4 septembre, tout ne se passe pas dans une belle unanimité du côté de ceux qui veulent la République. A plusieurs reprises, en septembre et octobre, des manifestations ont lieu du côté de l'Hôtel de Ville. J'en avais recensé quelques-unes à l'époque de mon dépouillement du journal Le Monde illustré. Dès le 4 septembre, certains parlent déjà d'instaurer une Commune de Paris et Maxime Vuillaume dans ses Cahiers rouges dit que le cri "Vive la Commune" est devenu courant à partir du 31 octobre 1870. Ce jour-là, des civils et des gardes nationaux ont pris un instant le pouvoir à l'Hôtel de Ville, mais ils s'en sont fait déloger étant donné sans doute une certaine maladresse dans la lutte comme pourrait dire l'auteur de "Mauvais sang"'. Blanqui et Flourens furent de cette journée-là. Il y eut d'autres actions en janvier, avec la mort du blanquiste Sapia lors d'une insurrection. Mais, en janvier, les révolutionnaires désespéraient des réactions de la foule, y compris à Belleville. Robert Tombs cite à la page 115 de l'ouvrage que nous avons mentionné plus haut un propos d'un activiste et un rapport de police : "Pendant deux jours nous avons appelé aux armes.... Combien d'entre vous sont venus ce matin à l'Hôtel de Ville ? Je vais vous le dire puisque j'y étais. Il n'y avait même pas 40 d'entre nous" et "Aucune agitation en vue à Belleville".
Malgré les famines d'un premier siège, la population républicaine parisienne voulait continuer la guerre. Et cela n'impliquait pas que les esprits bientôt favorables à la Commune. La population parisienne n'était pas très lucide. En revanche, dans les campagnes, on voulait la paix, et cela s'est accompagné d'un vote en faveur des monarchistes, grâce à l'influence puissante des notables, ceux qu'on peut appeler les "Ruraux", sans que ce ne soit nécessairement un vote d'adhésion à un retour à la monarchie. Toujours est-il que la population parisienne a considéré que la République pouvait être perdue. Enfin, la population parisienne pouvait reprocher pas mal de trahisons et de la part de l'armée, force politique bonapartiste toujours active pour l'essentiel, et de la part des gouvernants d'un régime de Défense nationale. Thiers, Favre, Picard, etc. ont cédé l'Alsace et la Moselle à Bismarck, ils ont signé une paix que ne voulait pas le pays, et les révolutionnaires ont des souvenirs ou des récits de juin 1848 plein la tête La Commune est aussi une articulation politique locale qui permet d'éviter un certain parlementarisme et d'avoir une représentation directe du peuple dans la décision politique. Tout cela était en jeu. Il y avait aussi une population armée pour défendre la République avec l'existence des gardes nationaux, car, même si le Comité central n'a joué aucun rôle avec la foule dans l'épisode des canons, c'est lui qui a pris le contrôle de Paris du soir du 18 mars au jour du 28 mars. La Commune n'a commencé à siéger que le 28 ou le 29 mars, quand elle a eu des élus. La Commune et le Comité central sont deux réalités distinctes. Et si le Comité central a pris le pouvoir, et s'il y a eu la Commune qui lui a succédé, sans qu'il ne se retire pour autant, c'est parce que Thiers a essayé de désarmer la population parisienne en commençant maladroitement par les canons et comme cela a mal tourné le gouvernement et l'armée ont pris la fuite le jour même. Ils ont laissé la ville livrée à elle-même, tant ils ont eu peur de la colère du peuple après le retournement de situation du matin. Depuis, certains récits communards considèrent que c'était une ruse de Thiers pour massacrer les Parisiens, ce qui n'est évidemment pas très convaincant. Enfin, la Commune était portée il est vrai par beaucoup d'ouvriers, mais pas tellement des ouvriers prolétaires ou des ouvriers dans les usines, c'était les artisans, tous les vieux métiers ouvriers encore en activité, les petits commerces, etc. Paris ce n'était pas un peuple de forgerons. Jacques Rougerie, cité par Yves Reboul, a beaucoup contribué à cette correction de l'analyse historique de la Commune de Paris. Notons tout de même que certains acteurs de la Commune ou certains sympathisants le laissaient déjà entendre, ainsi Camille Pelletan, une connaissance de Rimbaud, qui, en 1879, soulignait que les membres de l'Internationale n'étaient presque pas représentés dans le Comité central au mois de mars 1871.
Pourquoi rappeler tout ça ? Parce que les références des communeux ne sont pas Karl Marx, la dictature du prolétariat, etc. Leur projet, c'est de mener jusqu'à son terme la Grande Révolution en corrigeant l'Histoire au plan de 1793 et de ses enchaînements directs. Parmi leurs références, il y a aussi la Révolution de 1848 avec le traumatisme de juin. Dès le renversement du 18 mars, bien des révolutionnaires se rapprochent de l'aubaine politique, qui viennent de l'Internationale ou du blanquisme. Le discours de l'Internationale a pu avoir une certaine prégnance sans être précisément au pouvoir, et surtout les références des communards c'était Blanqui, opportunément mis en prison par Thiers juste avant la crise communarde, Proudhon, et il existait une opposition entre blanquistes et membres de l'Internationale, comme entre nostalgiques de Robespierre et nostalgiques d'Hébert. Les références de Rimbaud, c'est Blanqui, Proudhon (parodie de son célèbre titre par Verlaine dans l'Album zutique), Hébert, Flourens, Andrieu, et puis d'autres encore parmi les Tridon, Toussenel, Fourier, etc. A cette aune, la première ligne de "Solde" n'a rien pour surprendre et minimiser la provocation de la formule initiale c'est assez maladroitement enlever ce poème à une analyse des pensées communalistes qu'il peut véhiculer.
Le poème "Solde" met précisément en vente l'idéal ou peu s'en faut d'un poète communard qui est Rimbaud. Là où les anciennes lectures se trompaient, c'est quand elles prétendaient que Rimbaud mettait lui-même en vente et quand elles prétendaient que ce contenu de la vente était poétique et non pas politique, malgré des formules non équivoques : "l'anarchie pour les masses".
J'ai nuancé par un "peu s'en faut", car c'est plus compliqué, sauf qu'il faudrait écrire une étude poussée pour justifier cet arrière-plan aux propos du poème, mais grosso modo le poème "Solde" dénonce la troisième République naissante, ou le monde ambiant, anglo-saxon, etc., en train de se former. Ce que voit Rimbaud, c'est une logique marchande appliquée à ce qui en principe ne se vend pas, car mettre un prix sur certaines choses c'est un leurre ou un abus. Et dans la série des choses mises en vente, on voit surgir des exagérations qui nous donnent le vertige non pas tant du fait qu'elles soient impossibles à vendre, mais parce qu'effectivement l'opération de duperie universelle se permet déjà de telles audaces sous la houlette de charlatans insolemment inatteignables. Rimbaud dénonce explicitement la contradiction quand il ajoute "ce qu'on ne vendra jamais". Il dénonce aussi l'aubaine de ressources impalpables qui échappent à des critères objectifs de mise en vente régulée : "Solde de diamants sans contrôle !"
On fait mine de prendre entre ses mains ce qui n'appartient à personne, ce qui ne se possède pas, et on le vend. Et si les gens veulent un extrême, on fait mine de le leur vendre, comme une dose consommable. C'est ça le consumérisme de demain : "la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs ; la mort atroce pour les fidèles et les amants !" L'emballement absurde du poème est satiriquement volontaire, bien évidemment.
Mais venons-en enfin à la question de la polyphonie qui laisserait supposer que Rimbaud fait parler un vendeur dans son poème et non qu'il parle lui-même.
Murphy se sert d'un argument externe : les guillemets du poème "Démocratie". Nous n'en connaissons pas l'état manuscrit qui a disparu, mais le texte imprimé suppose un encadrement complet du texte par des guillemets, ce qui permet de confirmer ce que l'outrance du propos laissait paraître, à savoir que Rimbaud fait parler le tenant d'un discours qui lui est hostile pour le tourner en dérision. Mais ces guillemets ne permettent pas de servir d'argument pour "Solde", puisque "Solde" n'a pas de guillemets. Le raisonnement de Murphy est-il que dans "Démocratie" la voix est à 99% autre, donc nous mettons des guillemets, mais dans "Solde" la voix n'est autre qu'à 75%, donc il n'y aura pas de guillemets ?
C'est absurde. Il n'y a pas de guillemets au poème "Solde", donc non Rimbaud n'a pas tenu à indiquer que le discours du poème était celui d'un des vendeurs. Ce sont les vendeurs qui vendent pourtant dans "Solde" et nous pourrions imaginer que cet indice soit suffisant pour dire que ce n'est pas Rimbaud qui parle en son nom. Il existe des textes de cette sorte évidemment, sans même parler de la question des narrateurs dans les récits. Toutefois, les mentions "les vendeurs" et "les voyageurs" sont à la troisième personne du pluriel. Si la voix du poème était celle d'un vendeur, il dirait "nous vendeurs ne sommes pas" etc. Pas forcément, me répliquera-t-on ! Cependant, les formules à l'impératif du poème "A vendre..." ne ressemblent pas non plus à celles d'un camelot en place publique. Il existe un type de discours satirique ironique qui consiste à imiter celui qu'on veut épingler, mais ce discours n'empêche pas l'ironiste d'y introduire sa pensée et sa raillerie.
Pour moi, le concept de "polyphonie" proposé par Murphy est anachronique, dans la mesure où il laisse entendre que nous serions dans une hésitation permanente entre ce qui est de la voix de Rimbaud et ce qui est de la voix du vendeur. Ce concept de "polyphonie" introduit la parole d'autorité du critique littéraire par ailleurs. Tout ça n'est pas recevable. L'énonciation ironique et satirique vient de la plus haute Antiquité, elle est même probablement antérieure à toute littérature. Dans "Solde", l'ironiste fait le vendeur et la pose qu'il adopte est une imitation des vendeurs qu'il honnit, mais les formules railleuses qu'il frappe ce sont les siennes, celles qui délivrant sa pensée corrodent la pratique des vendeurs. C'est aussi simple que cela.
Il doit être possible de parler objectivement du sens de chaque phrase des poèmes de Rimbaud, sans avoir à se prémunir contre un procès pour des événements du vingtième siècle. Dans "Solde", Rimbaud critique une des composantes de la société de son époque. Nous avons les sources pour identifier d'où ça vient. Nous pouvons évidemment traiter ce qu'il y a d'excessif, sans non plus tout rabattre sur un caractère intouchable du sujet. Rimbaud se rattache à un courant qui dénonce les puissances d'argent, il a souvent lu le nom "Rothschild" dans les poèmes de Banville même, et pendant la guerre franco-prussienne, quand les gens se battaient et mouraient, il y a eu un décret Crémieux, et non une loi, qui a choqué l'opinion publique. C'est l'époque à laquelle vivait Rimbaud, et il a pris des positions qui concernaient son époque et que nous ne pouvons pas juger anachroniquement, d'autant plus en nous privant volontairement des informations d'époque.
Si on ne veut pas parler du sujet sensible qu'est la première phrase de "Solde", on n'en parle pas, mais en parler pour faire un petit toilettage auprès du lecteur du vingt-et-unième siècle, ce n'est pas normal. Dans le même ordre d'idées, si Forain a été antidreyfusard ou si Verlaine a employé un terme injurieux, ce n'est pas parce qu'ils ont évolué politiquement. Forain et Verlaine pensaient probablement de la même façon quand ils ont connu Rimbaud et quand ils étaient communards. Enfin, la critique ethnique ou religieuse n'est pas incompatible avec la dénonciation des persécutions. Zola et Hugo l'ont montré, et le poème "La Mort de Philippe II" de Verlaine ne signifie pas que Verlaine aurait parlé de manière infiniment correcte à tout bout de champ en 1871. Pour le motif du "juif errant", le problème est autre. Il s'agit d'une personne légendaire qui a refusé d'aider Jésus à porter sa croix, c'est une figure de maudit propre à la religion chrétienne et ce n'est donc qu'accessoirement que la personne est dite juive. Certes, l'amalgame est possible, il a été bien sûr pratiqué, mais quand l'expression "juif errant" (ou au pluriel "juifs errants") apparaît dans un poème de Verlaine ou de Rimbaud on sait qu'on doit en rester à l'idée d'une révolte de Rimbaud et de Verlaine contre le christianisme. C'est de la malédiction de Rimbaud et Verlaine, pour deux raisons en fait, qu'il est question dans "Walcourt" avec le défi lancé "bons juifs errants". Donc, non, cela ne peut être versé dans un dossier mettant en balance les culpabilités et innocences des sieurs Rimbaud et Verlaine.
En tout cas, pour conclure sur "Solde", il faut dire les choses telles qu'elles ont été. Non au travestissement de l'histoire littéraire et de l'Histoire tout court ! On ne va pas écrire dans la Constitution française qu'il faut enseigner à l'école que la première phrase du poème "Solde" doit s'entendre comme une phrase neutre.

jeudi 8 juin 2017

Le Parade sauvage n°27 et les problèmes de contexte historique (Accroupissements, Le Forgeron, Solde, Les Corbeaux)

Je viens enfin d'obtenir mon volume du nouveau Parade sauvage, le numéro 27 de 2016 (mais parution donc en 2017). Le volume est plus mince que par le passé (217 pages en incluant les résumés). Pour ce qui est de l'hommage à Antoine Fongaro, je suis un peu étonné. Même s'il lançait beaucoup de remarques acides injustifiées, plaquait une lecture réductrice sur certains textes et se trompait abondamment dans ses lectures des poèmes irréguliers de 1872, Fongaro a été très présent dans les études rimbaldiennes et il fait partie du lot fermé de ceux qui ont pas mal apporté sur Rimbaud. Je m'attendais à un numéro d'hommage le concernant, ce qui serait autrement justifié que le numéro d'hommage en cours pour Jean-Jacques Lefrère, lequel a un autre poète qu'il préférait et lequel n'a pas apporté grand-chose sur Rimbaud, y compris au plan biographique. A quoi sert-il de rappeler que Fongaro n'était pas carriériste, s'il est le seul à ne pas avoir son volume d'hommages ?
Ici, l'hommage consiste en deux articles pour saluer sa mémoire, mais aucun article de fond. Peut-être y aura-t-il un volume à venir et que je tance trop vite ? Je l'ignore.
Je vais éviter de parler du compte rendu sur l'édition en Garnier-Flammarion de l'Album zutique et des Dixains réalistes. Si vous voulez un jour une belle édition critique de l'Album zutique, vous savez d'ores et déjà à qui vous devez vous adresser.
Pour la section de "Singularités", évidemment on comprend maintenant la feinte de Charles Cros envisageant Rimbaud en "nourrisson des Muses", mais c'est l'autre brève de Cornulier qui retient nettement mon attention "Le 'frère Milotus' des 'Accroupissements' comme frère des écoles chrétiennes". J'ai lu cet article sous forme de fichier PDF il y a peu et c'est peut-être la principale étude du volume (sept pages). L'idée, c'est que le "frère" n'est pas un moine, ni un curé, mais un "frère Ignorantin" comme il en est également question dans l'Album zutique, et cela va de pair avec une forte contextualisation politique. La Commune a instauré bien avant la Troisième République la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et un des grands combats des communeux était de retirer l'éducation scolaire aux gens d'église.
Je n'ai pas eu le temps de lire beaucoup d'articles. Le premier m'a d'emblée attiré car je prévois justement de publier une étude à ce sujet. Il s'agit d'une nouvelle étude sur le poème "Le Forgeron" par Corinne Saminadayar-Perrin. L'article s'appuie sur de nombreuses références littéraires et reprend attentivement ce qui a été mis en avant, parfois en plusieurs étapes, par les prédécesseurs que sont Marc Ascione, Steve Murphy, etc. Je n'ai pas relu l'article de Steve Murphy dans le volume de La Ménagerie impériale, mais je ne me rappelle pas qu'il insistait beaucoup sur La Grève des forgerons de Coppée. Cette mise en relief est venue plus tard, je pense. Peu importe. Effectivement, La Grève des forgerons, la réplique de Vermersch, la réédition en 1868 de la grande Histoire de la Révolution française de Michelet, tout cela est important, capital. L'imitation d'Hugo est primordial. D'autant que la version manuscrite d'Izambard est inaboutie, j'ai tendance à penser que le poème "Le Forgeron" a été composé en juillet 1870 et qu'il est en relation étroite avec la captation d'héritage des Cassagnac que fustige le sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze..." Pour répliquer avec une certaine envergure aux Cassagnac, Rimbaud a composé un poème donnant une autre vision du soulèvement révolutionnaire de 89, au lieu de s'emparer directement de la matière d'actualité. Rimbaud n'a que 15 ans et demi et il va seulement commencer à écrire en masse des poèmes engagés, il me semble donc probable que "Le Forgeron" soit la prise en main d'un discours politique. L'actualité, il la traitera progressivement. Au mois d'août, il fait publier un poème érotique dans la revue La Charge et de se voir imprimé le 13 août cela a pu lui donner l'élan d'une composition d'une certaine étendue "Ce qui retient Nina", mais petit à petit les grandes journées de batailles : 4-6 août, 14-20 août, Sedan enfin, lui permettent de prendre de l'assurance, encore que sous la forme surprenante de sonnets, pour composer sur des sujets d'actualité.
Mais, je compte revenir sur la figure du "Forgeron" par rapport aux discours d'époque et par rapport aux grèves. L'auteure de l'article sur "Le Forgeron" le dit elle-même : "La figure du forgeron cristallise un certain nombre de représentations mythiques, idéologiques et politiques très actives en 1869-1870" ou bien elle rappelle que le sujet du poème de Coppée venait "d'une grève mémorable des mineurs de la Ricamarie". Je pense qu'en fait il faut une mise au point d'historien sur les grèves à la fin de l'Empire. J'ai commencé à rassembler des éléments en ce sens, et je publierai mon propre article le moment venu. Par ailleurs, je me demande ce que l'auteure entend quand elle dit : "La figure du forgeron révolutionnaire revêt une connotation sociale, explicite, en ce qu'elle fait du prolétariat l'instigateur de la dynamique révolutionnaire". Je veux dire : fait-elle le départ entre le discours prométhéen du forgeron et le développement des révolutions, et notamment de la Commune de Paris ? Je n'ai encore lu que rapidement cet article, mais cela me laisse perplexe, d'autant que là j'ai les deux livres de Jacques Rougerie sous la main Procès des communards, Paris libre 1871, ainsi que le livre de Robert Tombs Paris, bivouac des révolutions, la Commune de 1871, d'autres encore, j'ai lu de 1879 le volume de Camille Pelletan Le Comité central et la Commune (homonyme du livre de Ludovic Hans alias Armand Silvestre), j'ai écouté les conférences d'Henri Guillemin sur la Commune, et j'ai quand même l'impression que l'idée de la révolution par le prolétariat a fait son temps.
On le voit, rien n'est à laisser au hasard. Une mise au point sur "Le Forgeron" est capitale pour comprendre la genèse communarde de la pensée de Rimbaud.
Il est une autre étude que j'ai rapidement lue dans le n°27 de Parade sauvage. Etant un lecteur au cerveau normalement constitué, j'ai toujours lu la première ligne de "Solde" comme une mise en boîte agressive qui, évidemment, ne pouvait qu'être pudiquement refoulée par le critique contemporain. J'avais été très surpris par le dernier en date des articles de Bruno Claisse sur "Solde" qui en présentait une lecture édulcorée insoutenable. Murphy revient sur cette première ligne de "Solde" qu'on peut difficilement, comme il le dit, "balayer sous le tapis". L'essentiel est dit, mais en passant. Rimbaud est tout à fait dans la lignée du discours communard d'époque, de Blanqui, Proudhon, et pas mal d'autres. Je remarque toutefois qu'il n'y a pas un mot sur le décret Crémieux qui concerne quand même la guerre franco-prussienne, épisode que doit connaître sur le bout des doigts tout chercheur rimbaldien et qu'une "polyphonie", concept anachronique, inviterait à penser que Rimbaud ne prend pas en charge ses propos. Certes, le sujet est sensible, mais si le but de l'article c'est de ne pas en demeurer à des approximations, j'ai l'impression que l'objectif n'est pas atteint. D'ailleurs, je ne vois pas non plus ce que viennent faire là les pages sur le mythe du "juif errant" qui n'ont rien à voir, puisqu'il s'agit d'une figure de maudit propre au christianisme. Il faudrait revenir sans doute aussi sur l'illusion d'une affaire Dreyfus où la gauche, trop confondue avec le parti radical, semble entièrement associée au dreyfusisme dans les mémoires, d'autant que Rimbaud n'a pas du tout une idéologie politique à la Hollande ou à la Macron, ni même à la Mélenchon.
J'observe enfin un quatrième effort, après les articles de Bataillé, Murphy et Vaillant, pour nous convaincre que les "corbeaux" du poème de ce nom sont une métaphore de prêtres. Cela ressemble à une foire à l'autopersuasion. Que qui nous ayant lu veut bien penser que les corbeaux du poème "Les Corbeaux" sont des prêtres se fasse connaître et publie un énième article sur le sujet ! C'est désespérant. Les rimbaldiens sont nombreux à ne pas être d'accord avec cette thèse, plusieurs l'ont écrit dans leurs articles déjà ! Moi, Antoine Fongaro, Alain Bardel (même si ce n'est pas vraiment un chercheur rimbaldien), Yves Reboul, etc. Le débat en étant là, que nous ayons un article où les arguments sont opposés sur des bases bien campées et que quelqu'un songe à apporter les preuves nécessaires ! En attendant, dans une étude qui n'identifie pas du tout les "corbeaux" à des "prêtres", j'ai proposé depuis plusieurs années déjà de voir dans la fin du poème "Les Corbeaux" non seulement une rime du "Bateau ivre" justifiant une lecture communarde, mais une rime du poème anticommunard "Plus de sang" de Coppée justifiant dès lors l'idée d'une réplique. L'argument du poème, c'est d'opposer la commémoration de la seule guerre franco-prussienne par des Coppée, Déroulède et consorts qui ne sont pas des prêtres au mépris intolérable de la semaine sanglante infligée aux communeux. Je cite la fin de "Plus de sang" :

       [...]

       Alors, ô jeunes fils de la vaillante Gaule,
       Nous jetterons encor le fusil sur l'épaule,
            Et, le sac chargé d'un pain bis,
        Nous irons vers le Rhin pour laver notre honte,
        Nous irons, furieux, comme le flot qui monte
             Et nombreux comme les épis.


         - Dis-leur cela, ma mère, et, messagère ailée,
         Mon ode ira porter jusque dans la mêlée
              Le rameau providentiel.
         Sachant bien que l'orage affreux qui se déchaîne
         Et qui peut d'un seul coup déraciner un chêne,
                Epargne un oiseau dans le ciel.

                                                 Avril 1871.

Je cite maintenant l'avant-dernier quatrain du "Bateau ivre" :

           Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
           Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
           Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
           Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Et enfin, je cite l'ultime strophe des "Corbeaux" :

            Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
            Mât perdu dans le soir charmé,
            Laissez les fauvettes de mai
            Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne,
            Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir,
            La défaite sans avenir.

Il faudrait ajouter la citation des vers "Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, / Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau", pour avoir les liens complets entre nos citations. A "soir charmé" correspond "crépuscule embaumé", à "mât perdu" fait écho "bateau perdu", à "papillon de mai" fait place "fauvettes de mai", et bien sûr la rime "chêne"::"enchaîne" est une adaptation de la rime "déchaîne"::"chêne" du poème de Coppée dont rappeler la date qui vaut tous les discours 'avril 1871", sachant qu'il est à chaque fois question d'épargner un ou plusieurs oiseaux fragiles. Ce lien n'est pas évoqué, ni établi dans l'article de Julien Weber intitulé "Prière d'Arthur Rimbaud". L'auteur s'est contenté d'affirmer la clef de lecture suivante : "Quant aux corbeaux, dont le poète appelle la venue dès les premières strophes, c'est aux prêtres qu'ils se réfèrent, selon les conventions de la littérature anticléricale du XIXe siècle. La prière de Rimbaud est alors à lire sur un mode ironique [...]" Je peux comprendre que face à un poème hermétique le critique propose un mode d'emploi, mais on n'affirme pas par pétition de principe une clef de lecture établissant une relation de comparant à comparé. Où sont les preuves qui font que cette lecture n'est pas un simple tour de force impressionniste ?
Je serai bien évidemment amené à revenir sur l'opposition des thèses qui concerne la lecture du poème "Les Corbeaux", mais avec la crainte que rien ne change tant que la décision pour un consensus est purement dans la force de frappe éditoriale.

dimanche 4 juin 2017

Petites remarques incidentes, parfois amusantes, sur la guerre franco-prussienne et les poèmes de Rimbaud

Les dates commémoratives approchant, je pourrais m'amuser à publier des articles sur la guerre franco-prussienne en fonction des dates historiques : un article sur l'entrée en guerre, un article le jour de l'article de Cassagnac cité par Rimbaud, un article le 2 août pour Sarrebruck et ainsi de suite. Le lecteur aurait ainsi l'occasion d'éprouver un écoulement du temps comparable à ce qu'a vécu Rimbaud.
Je pense que je vais encore m'aguerrir un an sur la question (pardon du jeu de mots) et je le ferai en 2018 peut-être.
Je ne vous cache pas non plus que je suis dans un projet qui prendra quelques années de biographie de Rimbaud dans un style littéraire.
Je ne résiste cependant à l'envie de partager les glanes suivantes.
Je ne sais pas ou je ne sais plus si cela est relevé dans la biographie de Rimbaud parue chez Fayard, mais je trouve vraiment cocasse que les Cassagnac soient parents, carrément cousins avec Lissagaray, un ami réfugié communeux de Rimbaud à Londres qui a écrit la plus célèbre histoire de la Commune à l'époque. Tout cela est développé sur les pages Wikipédia correspondant à Lissagaray et aux Cassagnac. Sur la toile, on trouve même jusqu'à l'arbre généalogique réunissant les deux branches si vous voulez vérifier. Les cousins étaient ennemis : querelles juridiques et duels les séparaient encore, au-delà des positions politiques les opposant.
Dans son chapitre sur le poème Le Mal, l'analyse étant à sensiblement retravailler à mon avis, Steve Murphy évoque dès les premières lignes les défaites de Wissembourg, Froeschwiller et Forbach. Rappelons que le livre La Ménagerie impériale rassemble des études sur des poèmes d'opposition à l'Empire. Il y a donc une liaison avec l'article précédent sur "L'Eclatante victoire de Sarrebruck". Mais on ne sait pas quand ont  été composés la plupart de ces poèmes.
Pour ce qui concerne le sonnet "Le Mal", si on se contente de mentionner Wissembourg, Froeschwiller et Forbach, il me semble qu'on ne fait pas entendre "les cuirassiers de Reichsoffen", ce qui me paraît quand même très parlant pour les bataillons croulant en masse dans le feu. Qui plus est, il y a cet épisode de film d'horreur du colonel Lafutsun de Lacarre, décapité par un boulet prussien, dont le corps continue à charger en bon maintien sur son cheval. J'ai plein de récits de charges inutiles où un bataillon, et notamment des cuirassiers, vont effectivement crouler sous le feu de la mitraille. Il y a eu d'autres attaques de cuirassiers, y compris à la toute fin du mois d'août après la lettre à Izambard datée du 25 août, attaques inutiles.
Le poème "Le Mal" a-t-il été composé si près des événements de Wissembourg, Froeschwillet et Forbach, peu après le 6 août donc.
Rimbaud s'applique quand même à décrire une égalité de traitement entre les deux armées, ce qui ne me paraît pas cadrer avec la surprise des premières défaites. Il y a eu ensuite d'autres combats, où, même si aux plans tactique et stratégique la victoire était prussienne on pouvait considérer dans la presse et selon les camps qu'il y avait eu plutôt une victoire du camp qu'on favorisait. Car, les victoires prussiennes étaient tactiques et stratégiques, mais elles ne s'accompagnaient pas du fait d'avoir pris une position ou d'avoir fait battre en retraite l'adversaire.
En plus, dans la lettre du 25 août, Rimbaud écrit que son principe est ne pas remuer les bottes, et cela m'a l'air de faire écho au poème "Le Mal" qui était sans doute une composition encore fraîche à l'époque, à moins que Rimbaud n'ait composé "Le Mal" dans la foulée juste après la lettre du 25 août.
Si on analyse le rythme des batailles, on a quand même une sorte d'ellipse entre le 6 août et le 16 août, ellipse qu'on retrouve dans le roman La Débâcle de Zola. Dans la première partie de son roman qui s'inspire d'un ouvrage-témoin d'époque, Zola décrit une troupe qui comprend le paysan Jean Macquart et le frère du Douay tué à Wissembourg. Zola commence son récit au lendemain de Wissembourg et à la veille de Froeschwiller et Forbach; dressant ces deux batailles comme le basculement dans la débâcle. Zola n'a pas fait commencer son roman par les événements de juillet, ni par Sarrebruck. Il veut directement traumatiser avec le 6 août. Les hommes sous le commandement de Jean Macquart, par ailleurs, ne vont pas au combat, ils battent en retraite. Ils se révoltent, il y a une scène de mutinerie où ils abandonnent leurs fusils dans les champs, parce qu'ils souffrent de privation, ne peuvent pas manger, sont mobilisés n'importe comment sans jamais se battre. Cette mutinerie a paru une invention invraisemblable de la part de Zola et il faut dire qu'elle arrive comme un cheveu sur la soupe. Cependant, cette mutinerie, il l'aurait trouvée, mais racontée comment, c'est ce que je vais aller vérifier !, dans le livre de 1872 qu'il a utilisé comme source. Le laisser-aller est confirmé comme une réalité d'époque, avant même les premiers affrontements. Le pasteur Klein témoignait en ce sens : "Le soldat [...] faisait ou ne faisait pas ce qui était ordonné, il était seul arbitre de ses actes." Mais, si je reviens à son récit, Zola qui ne fait pas non plus se battre ses personnages romanesques autour des 16-20 août, nous fait l'ellipse du 6 au 16 (il y a eu quelques combats entre-temps, mais surtout l'affrontement à Borny le 14). Donc, le 25 août, quand il écrit à Izambard, Rimbaud est au courant de deux périodes importantes pour les combats : les défaites du 4 au 6 août et les batailles du 16 au 20 août, où, quoiqu'on en pense, l'armée prussienne progresse vers les villes de Metz et Strasbourg pour les assiéger. Bazaine n'a pas su profiter de sa supériorité numérique, ni exploiter l'offensive à reprendre le 17, et le 18 ce fut la défaite importante de Saint-Privat qui continua d'asseoir la prévisible victoire allemande. Pourtant, la veille, ils avaient eu très chaud et ils ont eu à Gravelotte un équivalent amer des "cuirassiers de Reichshoffen".
J'ai tendance à penser que "Le Mal" est en relation avec les nouvelles du front du 16 au 20 août plutôt qu'avec le traumatisme premier du 4 au 6 août.
Qui plus est, même si dès la période du 4 au 6 août, il y a eu des massacres prussiens inutiles, cela est particulièrement sensible du 16 au 20 août. Les prussiens progressent, mais on a certaines batailles où leurs pertes sont plus énormes que les françaises.
Bizarrement, les historiens eux-mêmes ne s'intéressent pas aux problèmes dynastiques suite à Sarrebruck. Je faux, "je m'ai trompé". Les historiens parlent du Prince Impérial à Sarrebruck et du "Prince Rouge", prince sanguinaire royal de Prusse, à Wissembourg, Forbach, etc. Mais jusqu'à présent je ne vois pas de comparaison entre les deux princes, ce qui, malgré les différences de situation et d'âge, me semble devoir être un réflexe de plume. Le prince royal de Prusse a gagné à Wissembourg et Forbach, alors que le Prince Impérial a fait rire l'opposition à Sarrebruck.
Mais, la suite humoristique, c'est que ce Prince Impérial se sépare de son père et se réfugie à Mézières le 26 août même. Rimbaud aurait pu aller lui serrer la pince et lui demander en vrai ce qu'il avait pensé de son poème en vers latins de 1868. Peut-être que Rimbaud a écrit "L'Eclatante victoire de Sarrebruck" quand il a su que le prince impérial logeait dans la ville voisine, comme son ami Delahaye ?
Dans mon article précédent sur la guerre franco-prussienne et les poèmes de Rimbaud, je disais qu'à la lecture de la lettre du 25 août de Rimbaud à Izambard je ne percevais pas une pleine conscience de la détresse de l'armée française. Rimbaud perçoit le danger et l'horreur de la guerre sur Metz et Strasbourg, il comprend comme tout un chacun que la guerre est en France et qu'il faut se reprendre, mais le 25 août il ne pense pas à une défaite à venir. D'ailleurs, dès septembre, il croira à la victoire romantique au nom d'une République entraînant une levée en masse enthousiaste sur le modèle de 1792.
Il faut se rappeler que Mézières n'est pas très loin de la frontière et que Rimbaud aurait pu envisager la menace comme se rapprochant.
La menace se matérialise pour l'instant par la venue du Prince Impérial à Mézières au lendemain de la lettre à Izambard.
Je ne sais pas encore trop quoi dire sur le gouvernement de la France à la fin du mois d'août. Napoléon III semble être écarté du pouvoir par l'impératrice elle-même. Ce n'est pas clair, je dois encore étudier de près tout cela. Mais, à côté des ridicules du Prince Impérial, il y a les ridicules de Napoléon III lui-même, lequel est après tout l'auteur de la dépêche sur le courage de son fils à Sarrebruck. Dans le sonnet "L'Eclatante victoire de Sarrebruck", Rimbaud est bien au courant des difficultés de l'Empereur à se tenir à cheval. Rappelons qu'il a la maladie de la pierre. Je ne résiste pas à la citation de cette dépêche de l'Empereur à l'impératrice le 30 août : "Il y a encore eu un petit engagement aujourd'hui sans grande importance, et je suis resté à cheval assez longtemps !"
Faut avouer que c'est digne de nos récents présidents : Sarkozy, Hollande, Macron. On atteint le même degré d'idiotie incompétente. Voilà qui fait un superbe écho au "raide sur son dada" du persiflage rimbaldien. Sinon, la petite bataille en question, c'est une bataille qu'on appelle la "Surprise de Beaumont" et elle précipite la défaite de Sedan.

vendredi 2 juin 2017

A propos d'un article de Chevrier sur le "Paris" zutique, et au-delà... !

Dans le numéro 26 de la revue Parade sauvage, Alain Chevrier a proposé un article dont le titre livre la thèse défendue : " Le ' Paris ' zutique de Rimbaud est-il la parodie d'un poème de Valade ? " La pièce de Valade à laquelle songe Alain Chevrier, "Réclames gratuites", n'a été pourtant publiée qu'un an plus tard. Pour soutenir l'idée d'une réécriture par Rimbaud, l'auteur propose de revenir d'abord sur les rapports connus entre Rimbaud et Valade, avant d'examiner les possibilités de son sujet. En fait de rapports entre Rimbaud et Valade, l'étude est particulièrement sommaire et décevante : elle se limite à un commentaire du poème de Valade sur le Coin de table et à un rappel des lettres émerveillées du poète d'origine bordelaise à Blémont et Claretie lors de l'arrivée de Rimbaud à Paris en septembre 1871, quand il fut introduit chez les Vilains Bonshommes.
Nous passons ensuite à l'étude de ces "Réclames gratuites", surtitrées "Gazette rimée" et publiées en septembre 1872 dans La Renaissance littéraire et artistique numéro 22.
Chevrier ne manque pas d'en décrire la singularité à grands traits : une "longue énumération" tout en "phrases nominales", avec, dans chaque strophe, "une désignation en italique commençant par la préposition à ou au". Comme pour "Paris", le sonnet zutique de Rimbaud, les éclaircissements historiques sont nécessaires et nous rencontrons les charges satiriques inévitables au plan politique comme au plan religieux. Le commentaire des cinq strophes prend alors une page et demie, sinon deux pages. Ayant immédiatement identifié l'anomalie frappante du vers final de ces "Réclames gratuites", je guettais la réaction à ce sujet de Chevrier qui se contente d'écrire : "Le poème se termine sur un vers déceptif, porteur d'une rime amusante et osée, le sigle s. g. d. g., abréviation de ' Sans garantie du gouvernement '."
Le poème se termine effectivement en queue de poisson ostentatoire, mais comment Chevrier compte-t-il les syllabes du dernier vers de cette pièce qu'il est temps de citer ?

                                Réclames gratuites
             Au pavé de l'ours. Assurance
             Contre les employés de l'Ouest.
             Stores doubles, sans transparence.
             Place du Tribunal, à Brest.

              Miel, vinaigre ; velours et rapes.
              Pilules des plus fins doreurs ;
              Lacets, pièges et chausse-trappes ;
              Au baiser des trois empereurs.
              Chartreuse du Roy légitime ;
              Eau de lys, crême de jasmin ;
              Prospectus pour l'usage intime...
              Au petit berger Maximin.
              Vente en gros, à deux sous la livre,
              De papier pour mettre au pilon :
              Toute l'édition d'un livre
              Historique... Au César de Plon.

              Journal de Chimère-et-Cocagne.
              Patronage du haut clergé.
              A l'Unité de Guibert-Gagne :
              - Actions s. g. d. g.
 Le texte reproduit par Chevrier comporte quelques coquilles, mais sans importance : "légitime," au lieu de "légitime ;", "plus fins doreurs." au lieu de "plus fins doreurs ;" et "haut-clergé" au lieu de "haut clergé". Personnellement, j'ai respecté scrupuleusement le texte d'origine jusqu'à reproduire le double point de l'avant-dernier vers en italique, erreur manifeste pourtant. Mais le vers final est lui bien fidèlement reproduit par Chevrier dans le numéro de Parade sauvage. Or, le poème est en octosyllabes, donc après les trois syllabes du mot "Actions" où la diérèse est traditionnelle, l'astuce veut que le lecteur lise en cinq syllabes les quatre lettres d'abréviation. C'est autour du "s" que cela doit se jouer selon moi : "esse gé dé gé". Pourtant, Alain Chevrier s'est beaucoup intéressé à ces abréviations, il y revient dans son commentaire quand il compare le texte de Valade avec les audaces zutiques de Rimbaud qui a abrégé : "Al. Godillot" pour "Alexis Godillot" dans "Paris" justement. Et, comme j'ai moi-même déjà eu l'occasion de le dire, Chevrier fait remarquer : "Rimbaud commettra une autre licence plus loin, plus osée encore avec ' Dr Venetti ', comptant pour quatre syllabes, dans son vieux coppée, ' Aux livres de chevet, livres de l'art serein... ' ."
Il convient en effet de lire "drr Venetti" et non "docteur Venetti". Mais le rapprochement de Chevrier aurait pris plus de force s'il avait fait remarquer la lecture en deux syllabes du "s" dans l'abréviation "s. g. d. g."
Je ne sais pas si je peux me permettre de "spoiler" comme nous disons aujourd'hui l'élucidation du sens du poème de Valade par l'étude de Chevrier. Signalons tout de même que la feinte de la quatrième strophe fait allusion à une Histoire de Jules César par Napoléon III, parue chez Plon. La blague des "Inconnus" a ainsi un petit côté réchauffé. Il faut dire que Coluche n'est pas en reste, puisque la saillie "Il y en a qui sont plus égaux que d'autres" circulait déjà au dix-neuvième siècle. Revenons pourtant à nos moutons. Les quatre autres strophes sont nettement plus hermétiques, mais l'enquête de Chevrier ne semble plus rien laisser à désirer, à part peut-être au sujet de la "Chartreuse du Roy légitime". Ceci dit, il est question de "Henry V", lequel a fait l'objet de blagues à la rime dans un des deux quatrains "Vers pour les lieux" de Rimbaud et il les a composés dans un esprit zutique précisément : Chevrier ne manque pas de citer le quatrain en question. La fin du poème de Valade cible, quant à elle, le nouvel archevêque de Paris, Guibert, et le fondateur d'une religion de l' "Unité universelle", Paulin Gagne, dans une savoureuse équivoque : "Guibert-Gagne".
Mais, outre que ce poème a été publié environ un an après les transcriptions manuscrites de Rimbaud dans l'Album zutique, sa seconde strophe, à tout le moins, s'entend comme une allusion à un événement d'actualité que Chevrier commente comme tel : le "baiser des trois empereurs" fait référence à la rencontre, en septembre 1872 à Berlin, mois de publication des "Réclames gratuites", entre l'Empereur d'Allemagne, l'Empereur d'Autriche et le tzar. Il était alors question d'une "entente des Trois Empereurs".
La conclusion qui s'impose, c'est que c'est encore une fois Léon Valade qui s'inspire des parodies zutiques de Rimbaud, et non l'inverse.
Je dis encore une fois, car, en 1990, dans son livre Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion, Steve Murphy avait consacré une analyse au dizain "Etat de siège ?", où il rappelait qu'un chercheur plus ancien, Daniel de Graaf, avait soutenu qu'un poème de Valade "Station d'Omnibus aux Batignolles" commentant une peinture réaliste de Jules Héreau était un poème de Rimbaud lui-même, à cause de points communs avec "Etat de siège ?". Steve Murphy, qui considérait par ailleurs que "Héreau" était une orthographe erronée pour "Héraut" et que le titre du tableau était "Station d'omnibus aux Batignolles par un temps de neige", ménageait la chèvre et le chou. Valade semblait s'être inspiré du poème "Etat de siège ?" de Rimbaud, mais il n'était pas exclu que le poème de Valade fût plus ancien et qu'il ait inspiré le dizain parodique de Rimbaud. Murphy allait plus loin encore et montrait par là qu'il n'avait pas vu le tableau en question : "Il faudrait connaître la date d'exposition de la peinture de Héraut, puisqu'il n'est pas impossible que Rimbaud aussi s'en soit inspiré, au moins pour les engelures de son postillon !" Précisons que le tout premier article de la revue La Renaissance littéraire et artistique, à la première page du numéro 1, le 27 avril 1872, qui nous vient de la plume de Jean Aicard, s'intitule "Salon de 1872 - Avant l'ouverture." Page 18, dans le numéro 3 du 11 mai 1872, une brève intitulé "Salon de 1872" nous informe : "L'ouverture de l'exposition ayant eu lieu la veille du jour où paraît la Renaissance, il nous a été matériellement impossible de publier le premier article sur le Salon de 1872." Ce salon s'est ouvert le vendredi 10 mai 1872 et Rimbaud ne s'en est pas inspiré, d'autant que nous verrons qu'il n'est pas loisible d'observer les engelures du cocher sur une telle pièce.
Nul n'est besoin de compliquer ainsi les choses. Murphy lui-même avait indiqué que le poème "Etat de siège ?" dans l'Album zutique avait inspiré, quelques mois plus tard, un dizain à Raoul Ponchon, lequel l'a transcrit dans le même Album zutique. Valade et Ponchon se sont tous deux inspirés du dizain de Rimbaud. Dans le cas de Ponchon, cela est d'autant plus évident qu'il est question de la pièce Le Rendez-vous représentée à l'Odéon. Quant au poème de Valade, il a été publié dans La Renaissance littéraire et artistique le 22 juin 1872. Remarquons, qui plus est, que le pronom indéfini "on" à la rime s'inspire du "on" ou plutôt "qu'on" écarté à la césure dans "Les Remembrances du vieillard idiot". 

Citons maintenant ces trois poèmes, avant de développer d'autres considérations intéressantes.

Le poème "Etat de siège ?" figure sur le recto du feuillet 9, quoique non paginé, de l'Album zutique. Le dizain est bien sûr faussement attribué à François Coppée dont le drame Fais ce que dois, avec son texte publié pour l'occasion dans Le Moniteur universel, va connaître sa première représentation le 21 octobre 1871 à l'Odéon, sachant que la date du "-22 Octobre 1871-" au verso du feuillet 10 permet d'envisager avec confiance que le dizain de Rimbaud est contemporain de cette première de Fais ce que dois à l'Odéon.

                                    Etat de siège ?

              Le pauvre postillon, sous le dais de ferblanc,
              Chauffant une engelure énorme sous son gant,
              Suit son lourd omnibus parmi la rive gauche,
              Et de son aine en flamme écarte la sacoche.
              Et tandis que, douce ombre où des gendarmes sont,
              L'honnête intérieur regarde au ciel profond
              La lune se bercer parmi la verte ouate,
              Malgré l'édit et l'heure encore délicate,
              Et que l'omnibus rentre à l'Odéon, impur
              Le débauché glapit au carrefour obscur !

Le 22 juin 1871, Léon Valade publie donc sous le pseudonyme Silvius une "Petite anthologie du Salon", ce qui, au passage, signifie clairement que les poèmes viennent d'être composés. Il y a cinq brefs poèmes en tout. La "Station d'Omnibus aux Batignolles" figure en seconde position. J'avais un jour découvert sur le site "ebay" une mise en vente d'une œuvre en noir et blanc de Jules Héreau portant ce titre, et flanqué du sous-titre "Effet de neige". Je ne l'ai pas achetée et je n'ai pas pu en conserver l'image, mais, contrairement, à ce qu'envisageait comme possibilité Steve Murphy elle ne pouvait en aucun cas avoir servi de support de référence au dizain de Rimbaud. J'avais signalé cette image à l'attention de Steve Murphy à l'époque. Aujourd'hui encore, on peut acheter une reproduction de ce tableau de Jules Héreau sur internet, et parfois trouver une reproduction de plus ou moins bonne qualité. Pas question pour moi de mettre 250 euros dans un tel achat, il ne me reste qu'à proposer un lien, hélas peut-être éphémère, dans le corps de cet article : Pour voir une reproduction, cliquer ici.
J'avoue ne pas avoir la patience de me fatiguer les yeux jusqu'à trouver l'accordéoniste ou l'impression de mouvement des chevaux dans ce tableau, mais dans l'ensemble ça correspond bien aux six vers suivants de Léon Valade, et la transcription "Héreau" semble la bonne, le tableau porte sa signature. Valade a donné le titre exact, lequel s'accompagne d'un sous-titre "(Effet de neige)".

                                Petite anthologie du salon
                                                  __
                       Station d'Omnibus aux Batignolles (794).

                    Les robustes chevaux piétinent dans la neige
                    Où le couchant a mis sa teinte rosée. On
                    Entend dans le faubourg geindre un accordéon...
                    - Fouet en main, le cocher s'agite sur son siège :
                    O voyageurs ! bientôt, si le ciel vous protège,
                    A vos yeux surgira le tragique Odéon !


Précisons qu'une première "Petite anthologie du salon" incluant quatre poèmes dont un "Portrait de M. Thiers (845)", figurait dans le numéro 4 de la revue La Renaissance littéraire et artistique du 18 mai 1872, sachant que c'est dans ce numéro 4 qu'a été publiée sous le titre "Romance sans parole" la première des "Ariettes oubliées" avec l'épigraphe de Favart : "C'est l'extase langoureuse, / [....]", juste devant une série "Don Quichotte" de Valade et "Le Meuble" poème en prose de Charles Cros. D'autres séries de la "petite anthologie du salon" ont suivi dans les autres numéros. Dans le numéro 6 du premier juin 1872, nous avons ainsi droit au poème sur le Coin de table de Fantin-Latour. Jean Aicard traite de Jules Héreau parmi d'autres dans le numéro 7 du 8 juin 1872, mais il parle d'un tout autre tableau : "Et la plage d'Honfleur de J. Héreau, l'avez-vous remarquée ? au loin un navire à voiles, et la fumée noire et ondulante d'un bateau à vapeur ; à droite, au-dessus d'un renflement de terrain, quelques pieux se détachent sur un ciel chargé dont ils font valoir le gris de fer, - et qu'ils rendent prodigieusement profond." Le problème, c'est que la prose de Jean Aicard échoue à me rendre compte de la profondeur d'un tableau qui ne m'est pas mis sous les yeux.
Ce qui me manque, c'est la raison de la saillie de Valade sur le "tragique Odéon". Je me suis dit que Valade s'adressait au public du mois de juin 1872 et que La Renaissance littéraire et artistique comportait une rubrique sur l'actualité des "Théâtres". Malheureusement, il n'est pas question de l'Odéon dans les premiers numéros de la revue, je ne rencontre qu'en brève dans la rubrique "Petite gazette" du numéro 11 du 6 juillet 1872 l'information suivante : "L'Odéon ouvrira le 1er septembre avec un drame de Plouvier, la Salamandre. Viendra ensuite la reprise de Marie Tudor." Mais, d'après la correspondance de Gustave Flaubert, en janvier 1872, je comprends que l'Odéon a joué en janvier Mademoiselle Aïssé de Louis Bouilhet, dont Flaubert a été le metteur en scène. Or, Flaubert s'inquiétait du peu de succès de la pièce et craignait qu'elle ne soit rapidement remplacée au profit d'une mise en scène de Ruy Blas, plusieurs fois annoncée comme imminente dans la presse. Or, si le mot "Odéon" n'y figure pas, je lis dans la rubrique "Petite gazette" du 15 juin 1872, une semaine et donc un numéro avant la publication de la "Station d'Omnibus aux Batignolles", le texte suivant : "Mardi dernier, Victor Hugo a offert aux interprètes de Ruy-Blas le banquet traditionnel de la centième représentation. [....]" Sur les quelques courts paragraphes qui rapportent l'événement, nous lisons encore qu'Hugo porte un toast à tous les théâtres de Paris, pour saluer une ville qui "a bien souffert". La note suivante part elle de l'Odéon, mais pour nous apprendre le décès de son directeur, M. de Chilly. Gravement malade, il n'a pas pu assister "au banquet de Ruy-Blas". J'en déduis que le poème de Valade fait allusion au triomphe du drame romantique Ruy Blas à l'Odéon, le mot "tragique" pouvant induire en erreur par ailleurs en faisant songer à une tragédie. Mais tout cela ne nous ramène pas aux poèmes zutiques de Rimbaud lui-même. Valade a repris le principe de Rimbaud, mais il l'a déplacé de la première de Fais ce que dois à la centième de Ruy Blas.
Passons maintenant au dizain de Raoul Ponchon. Il figure au recto du feuillet paginé 19 de l'Album zutique. Sur la gauche de la page, figure le dizain de Verlaine "Le Sous-Chef est absent...", dizain précoce envoyé à Valade par courrier en juillet 1871, mais dizain un peu tardivement reporté dans l'Album. Néanmoins, Raoul Ponchon a comblé un blanc laissé sur cette page depuis des mois. Même la lettrine "d" à l'initiale du premier vers du poème apporté par Ponchon est nouvelle, car elle a une forme minuscule qui correspond aux facéties de Nouveau et Ponchon, mais pas à l'esprit des transcriptions zutiques de 1871. Le titre "Intérieur (d'omnibus)" peut s'inspirer du titre "Intérieur matinal" de Charles Cros sur l'un des premiers feuillets, mais aussi du simple titre "Intérieur" d'un dizain de Valade transcrit en 1871, mais qui figure à la page 22 seulement, à côté des fameuses "Hypotyposes saturniennes, ex Belmontet", d'amusante mémoire. La parenthèse "d'omnibus" conforte l'idée d'une référence au titre de Valade. Plusieurs détails du poème de Ponchon témoignent en même temps d'une influence évidente du poème de Rimbaud "Etat de siège ?"

                                             Intérieur (d'omnibus)

                               dans le lourd omnibus une place est vacante
                               nous sommes trente-sept de moins qu'étant cinquante ;
                               "id est" treize : une femme, onze hommes, un moutard
                               qui tète le sein blanc de la femme. Il est tard,
                               Et les vingt-deux quinquets des hommes s'illuminent,
                               pendant que les chevaux lentement s'acheminent
                               vers l'Odéon, qui doit jouer " Le rendez-vous "
                               & je me dis avec raison : "Si l'un de nous
                               Doit mourir cette année, il est temps qu'il s'y prenne ;
                               de la sorte il n'aura pas à donner d'étrenne."

Il s'agit de l'un des premiers exemples manuscrits sur le corps de l'Album zutique de poèmes dont l'initiale des vers est en minuscules. La lettrine "d" dramatise le procédé en tête du premier vers. On peut hésiter à lire une majuscule pour le "n" du "nous" au début du second vers, éventuellement pour le "v" de "verts", mais les minuscules s'imposent à tous les autres, sauf le "Et" du cinquième vers, tandis qu'au début du huitième vers, j'ai identifié non pas le "et" en deux lettres, mais une perluette drôlement conduite. J'en ai repéré plus tard une autre dans le titre "Un monsieur, une madame & un bébé" d'un faux Louis Ratisbonne zutique du même Ponchon.
En tout cas, par son allusion à une représentation de la pièce de Coppée Le Rendez-vous, Raoul Ponchon, qui imite l'allusion à une pièce du même auteur au même endroit dans Etat de siège ? de Rimbaud, Raoul Ponchon, disons-nous, permet de dater sa contribution du mois de septembre 1872, ce qui avait déjà été effectué par Pascal Pia dans son édition fac-similaire de l'Album zutique : "Ponchon fait certainement allusion au Rendez-vous de Coppée, comédie en un acte en vers, représentée pour la première fois à l'Odéon le 11 septembre 1872." Pia précise même quelque chose d'étonnant : "[...] le poème de Ponchon n'a pas été directement écrit sur le feuillet où il figure. Il a ét(é collé sur ce feuillet, masquant un autre poème du même auteur, - un poème qui s'intitulait sans doute Intérieur et qui commençait également par la lettre D." Il y a fort à parier qu'il s'agissait d'une autre version du même poème. En revanche, les transcriptions de Pascal Pia montrent qu'il n'a pas été conscient de l'importance des minuscules à l'initiale des vers et dans la lettrine même.
Mais qu'on se figure maintenant qu'à la page 176 de la revue La Renaissance littéraire et artistique, si nous avons sur la colonne de droite le poème "Réclames gratuites" que Chevrier a rapproché du "Paris" zutique de Rimbaud, nous avons sur la colonne de gauche une rubrique "Théâtres" qui commence ainsi : "ODEON : Le Rendez-vous. Un jeune peintre, qui a l'honneur de connaître une grande dame, a obtenu d'elle la promesse de venir le voir un jour dans son atelier. L'artiste l'attend fiévreux, plein de doutes ; soudain un froufrou de soie dans l'escalier : c'est elle ! - Sa première émotion passée, la comtesse n'a garde d'oublier que c'est avant tout la curiosité qui l'a menée là ; elle va, fureteuse, par tout l'atelier, et ses étonnements naïfs s'adressent tour à tour à la palette, aux études de marine ou de paysage, aux meubles anciens, au mur même où sont inscrits au fusain des noms et adresses de modèle. - [....]" Le compte rendu se prolonge quelque peu et s'accompagne d'une citation de proverbe : "A galant entretien commencement dévot". Il est rappelé que la revue a publié récemment une pièce de vers de Coppée, ce qui force à une certaine discrétion dans l'éloge. La rubrique parle d'autres pièces et d'autres théâtres, elles est signée "L. V."
Ce compte rendu au sujet de la pièce Le Rendez-vous et ce poème "Réclames gratuites" figurent dans le numéro 22 de la revue, qui date du 21 septembre 1872. A la fin du numéro précédent, le même "L. V.", à savoir Léon Valade, parlait d'autres pièces jouées à l'Odéon (page 168). Mais, pour faire pendant à l'irréligieux "Guibert-Gagne", notons que la "Gazette rimée" qui suivait la rubrique "Théâtres" était alors composée de deux "Veuillotades" numérotées en chiffres romains : "A Veuillot, plein du saint-esprit...." où il est question de la couleur "écarlate" d'une "cuvette", citation des Châtiments à l'appui, et "Le père Loyson dit Hymen ! / Et Veuillot engueule le père. / [...]" dont les vers amusants évoquent au passage le mariage du fameux Charles Loyson alias Père Hyacinthe. Veuillot est mentionné dans "Paris" de Rimbaud et l'allusion au Père Hyacinthe est soupçonnée dans le dizain "Je préfère sans doute..." vers le début de l'Album zutique.
Précisons encore, comme si cela ne suffisait pas encore, que c'est dans ce numéro 21 même qu'a été publié le poème "Les Corbeaux" de Rimbaud, à son insu évidemment.
A l'évidence, cette publication des "Corbeaux" a fait l'objet d'échanges dans certaines soirées zutiques parisiennes en septembre 1872.
Je n'ai pas encore repris toutes les données du problème, mais quelque chose d'important semble se jouer là pour la recherche zutique sur Rimbaud, Valade, Nouveau, Ponchon.
En attendant, la thèse de Chevrier s'écroule comme un château de cartes, ou plutôt elle s'inverse. Valade s'est inspiré à plusieurs reprises de poèmes zutiques de Rimbaud, au moins deux comme nous venons de le voir, et la présente étude confirme encore une fois que j'ai bien raison d'insister sur la série d'arguments qui laissent à penser que Valade était le détenteur de l'Album zutique, et non Charles Cros. Suite à ma conférence de mars au colloque "Les Saisons d'Arthur Rimbaud", un article sera prochainement publié qui opérera cette mise au point.
L'approche de Chevrier n'aura pas été inintéressante, mais nous critiquerions plusieurs autres points encore de son article. Chevrier pense par exemple que c'est Germain Nouveau qui a lancé la mode du sonnet en vers d'une syllabes dans l'Album zutique avec "A un caricaturiste", sans prendre la mesure de la démonstration ancienne et bien connue de Michael Pakenham qui avait établi que Nouveau n'était pas à Paris à la fin de l'année 1871 et que ses contributions étaient nécessairement des ajouts ultérieurs dans les blancs laissés jusqu'à son intervention dans la suite des feuillets manuscrits.
Il envisage que le vers de six syllabes de "Paris" est une façon de produire un vers plus court que le vers supposé déjà court de huit syllabes des "Réclames gratuites", ce qui n'a guère de sens quand on sait l'importance littéraire de l'octosyllabe. Chevrier part dans une théorie selon laquelle Rimbaud radicalise ce que Valade a créé dans "Réclames gratuites", ce qui, en-dehors même de notre réévaluation plus haut de la datation tardive de "Réclames gratuites", ne s'appuie sur aucun argument probant.
Chevrier finit par remettre en cause l'idée qu'il avait eue auparavant et qui, elle, est fondée, selon laquelle Rimbaud s'inspirerait d'un "passage énumératif du poème ' Charlatanisme ' dans le recueil Colères (1844)" du poète hugolâtre "Amédée Pommier". La mention "hugolâtre" est assez problématique au sein de la revue Parade sauvage qui défend à tue-tête l'idée d'un mépris de Rimbaud pour la poésie de Victor Hugo au profit de Charles Baudelaire. Le mépris était essentiellement l'affaire de Verlaine. Rimbaud ne méprisait pas la poésie d'Hugo pour ce que nous avons d'attestations de sa part, et même l'ambivalent Baudelaire vantait à la différence de Verlaine les grandes oeuvres de l'exil : Châtiments, Contemplations, Légende des siècles, Misérables. Il suffit de lire "Réflexions à propos de quelques-uns de mes contemporains" pour s'en convaincre. C'est Verlaine qui rejetait seul le Victor Hugo de l'exil, et nous n'avons nullement le moyen d'affirmer que Rimbaud partageait cette conviction que, sans doute, Verlaine lui faisait lourdement subir.
Voici ce qu'écrit donc Chevrier en 2015 : "si Rimbaud n'a pas parodié directement le poème publicitaire d'Amédée Pommier, Valade ne l'a-t-il pas fait par le sien propre, d'autant qu'il y a toutes chances pour qu'il ait parodié métriquement, en reprenant aussi ses vers monosyllabiques, une des spécialités du "Métromane".
Chevrier reprend ensuite ce que le premier j'ai mis en avant en 2009, l'importante réaction de Verlaine face à l'admiration de Barbey d'Aurevilly pour les poèmes en vers d'une syllabe d'Amédée Pommier. Il me semble évident que les sonnets en vers d'une syllabe de Valade sont antérieurs à ceux de Rimbaud. Nous ignorons ce qu'a pu contenir l'Album des Vilains Bonshommes en 69. Le sonnet du "Martyre de saint Labre" de Daudet est également capital dans cette genèse zutique du sonnet en vers d'une syllabe. Mais Chevrier veut ici forcer un raisonnement où Valade serait la double source d'inspiration de Rimbaud pour l'amener à lire les vers d'une syllabe et les énumérations publicitaires de Pommier tout à la fois. C'est une lecture forcée que nous ne partageons pas et que démentent les éléments objectifs de datation du poème "Réclames gratuites".
En revanche, en attirant l'attention sur "Réclames gratuites", Chevrier suscite de l'intérêt pour une recherche visant à mieux déterminer la chronologie de la seconde phase des contributions zutiques, celle s'étant faite en l'absence de Rimbaud et Verlaine.
A suivre donc !