jeudi 18 août 2016

Liens iconographiques sur le faune

Le motif du faune est particulièrement important dans la poésie française du dix-neuvième siècle. Victor Hugo a conçu un poème atypique sur ce thème qui s'intitule "La Statue" et qui figure dans le recueil de 1840 Les Rayons et les ombres. En exil, le grand romantique créera un poème aujourd'hui plus célèbre intitulé "Le Satyre" où un équivalent du faune devient le grand Pan et met Jupiter à genoux. Ce poème a été publié dans la première série de La Légende des siècles de 1859, un recueil vivement admiré par Baudelaire et très certainement par Rimbaud, Verlaine et d'autres parnassiens ayant bien souvent maladroitement boudé les sublimes recueils de l'exil de Victor Hugo au profit des oeuvres plus anciennes.
Le motif du faune est très présent également dans la poésie parnassienne, il y a passerait quelque peu pour une vignette mythologique de circonstance, mais une oeuvre au moins est signalée à l'attention "L'Après-midi d'un faune" de Mallarmé. Dans son recueil de Fêtes galantes, Verlaine a traité également ce motif avec un poème intitulé tout simplement "Le Faune". Le titre du poème de Rimbaud "Tête de faune" est pour sa part la reprise d'un titre du recueil publié anonymement par Valade et Mérat en 1863 : Avril, mai, juin. L'idée qui prédomine, c'est que Rimbaud propose une variante sur un cliché parnassien et il ne lui donnerait un supplément d'intérêt qu'en malmenant les règles de versification au plan de la césure. Ce point de vue rejoint le traitement fort préjudiciable qu'on a pu imposer au poème "Credo in unam" / "Soleil et Chair" en l'assimilant à un centon tributaire de ses sources romantiques et parnassiennes. Dans mes études sur "Voyelles", j'avais signalé à l'attention le dangereux mépris d'une telle conception et annoncé que le poème "Credo in unam" contenait en germe toute la pensée poétique ambitieuse de Rimbaud, le nerf de ses préoccupations. Dans le numéro 25 de la revue Parade sauvage (2014), un article de Pascal Tonon "Credo in unam / Soleil et Chair au prisme des mythes platoniciens" (pp. 41-67) qui déclare son accord avec ma lecture communarde de "Voyelles" a montré comment Rimbaud avait repris d'assez près et adapté les étapes du récit de la migration des âmes dans le dialogue Phèdre de Platon, en insistant sur les différences du discours et du projet de Rimbaud avec ses prédécesseurs, comme avec Lucrèce, autre source connue du poème. Notre seule réserve concerne la théorie optique du rayon visuel, mais pour le reste il faudra effectivement se lever tôt pour remettre en cause la démonstration à l'oeuvre dans cet article, démonstration qui souligne bien l'importance cruciale qu'il faut conférer à cette oeuvre de jeunesse : Rimbaud "y insère des dimensions nouvelles qui complexifient notablement le schéma repris par ses prédécesseurs, dont Banville", "(i)l expose, en effet, une double relégation sur le plan mondain et sur le plan céleste, et nous livre un traitement conjoint du thème de la perte de l'Eden païen et de celui de l'épisode biblique de la sortie du jardin d'Eden. Les parentés nombreuses entre la théologie chrétienne et le platonisme lui permettre d'en faire une synthèse qui réhabilite in fine la pensée grecque (...)", (c)'est (...) la marque d'un esprit apte à créer un cadre de pensée original". Rimbaud dépasse encore ses prédécesseurs "(s)ous l'angle doctrinal", "puisque l'enjeu n'est plus seulement d'exposer un malaise dans la culture de son siècle qui a été causé par la perte de l'idéal et de la foi (...), ainsi que par le désenchantement du monde à l'âge de l'industrie et du positivisme, mais au-delà d'identifier toutes les causes de l'abaissement de l'homme contemporain et d'y remédier par l'oeuvre poétique, dans les représentations et dans les moeurs." Enumérer les causes du mal et chercher le remède, voilà un trait définitoire du caractère particulier du poète Arthur Rimbaud. Malgré les lettres dites "du voyant" de mai 1871 et le poème "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs", peu de retours critiques de Rimbaud sur sa poésie nous sont parvenus semble-t-il. Même s'il se voulait "voyant", devant la table de travail, Rimbaud prenait un thème politique, satirique, etc., et il créait un poème qui naissait du choix d'un sujet particulier comme tout écrivain  avant lui, les différences fondamentales apparaissant toutefois dans le traitement. Le poème "Le Bateau ivre" témoigne d'une immense ambition, mais il ne s'agit pas d'une oeuvre sur la poésie, ni sur le régime existentiel du poème : il s'agit d'un poème qui fait le récit sous forme de métaphore filée épique de l'adhésion de Rimbaud à la Commune de Paris du 18 mars à la Semaine sanglante, comme je l'ai montré dans divers articles, à commencer par la publication en revue "Trajectoire du Bateau ivre" dans la revue Parade sauvage numéro 21 en 2006. Rimbaud refera pourtant dans ses écrits en prose des exposés assez précis de sa pensée, cela concerne certains poèmes en prose des Illuminations, "Génie" en tout cas, et cela concerne bien évidemment le livre Une saison en enfer dont des passages entiers gagneraient à être lus en regard de "Credo in unam". C'est le cas à l'évidence de la section "L'Impossible" qui est une réécriture de la pensée de "Credo in unam" à l'aune des nouvelles évolutions intellectuelles du poète, avec une inversion entre la paix finale du poème de 70 et la clausule "Déchirante infortune" du texte de 1873.
Or, au début de l'année 1872, les deux poèmes "Voyelles" et "Tête de faune", en dépit des apparences, puisqu'il s'agit de deux poèmes courts dont un sonnet, furent eux aussi des mises à jour de la pensée du poème "Credo in unam". La fécondation de la lumière vénusienne est à l'oeuvre dans les tableaux successifs de "Voyelles" et dans "Tête de faune", un rappel évident doit s'imposer à nous, et devait s'imposer à Banville si un manuscrit lui a été effectivement remis : "Un faune (...) / Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches" (version du manuscrit Forain-Millanvoye). Ce vers renvoie à un passage bien significatif de "Credo in unam" : "Des Satyres lascifs, des faunes animaux, / Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux, / Et dans les nénuphars baisaient la Nymphe blonde !" Il s'agit pour le poète de revendiquer le plaisir de jeter sa gourme contre la bienséance bourgeoise d'une époque. Cela va plus loin. Les ressaisies de la culture occidentale sont souvent liées à un regain d'intérêt pour l'antiquité grecque et romaine face au cadre oppresseur des religions, et cette ressaisie ne concerne pas que la seule époque de la Renaissance. Par la perfection de leur art, les éléments de la culture grecque se retrouvent intégrés à notre monde et ils favorisent alors une oeuvre de subversion dont un Rimbaud prend toute la mesure. Le poème "Tête de faune" est dans le prolongement de l'impact culturel qui fait jaser l'Europe au dix-neuvième siècle, la révélation d'une statue de "faune dansant" découverte lors des fouilles à Pompéi en 1830. Lorsqu'il vient en Europe, l'américain Hawthorne se déclare saisi et bouleversé par la présence des faunes et des satyres dans la culture européenne. Le fait d'en voir des représentations un peu partout l'a bouleversé. C'est cet événement que cerne Rimbaud au plus près. Le faune, latent !, est encore acceptable dans une "feuillée" qui charme par sa dimension d'écrin, par la douceur "fleurie" de l'image qu'elle renvoie, mais le principe lascif est à l'intérieur de la feuillée que nous venons d'admettre dans le décor et Rimbaud le fait soudainement jaillir devant nous tel un principe interne que nous ignorions ou que nous voulions nier ou refouler, le recueillement final du bois parodiant l'esprit chaste de l'amour chrétien devant Dieu. Le dérèglement des césures fait partie de l'émotion de la remise en cause d'un ordre établi et sécurisant.
Ceci justifie de présenter une iconographie du "faune dansant". La statue de Bernard d'un "faune dansant" mangeant une grappe de raisins ne semble dater que du début du vingtième siècle, je retiendrai donc le modèle antique de "La Maison du faune" à Pompéi et la statue du même nom mais de forme différente du sculpteur Lequesne, statue exposée en 1852 et située désormais sur un lieu passant du jardin du Luxembourg.

J'ignore ce que valent les sites suivants que je n'ai même pas lus, ce qui m'intéresse, c'est de donner un lien iconographique de départ.



Tout cela est parfait de faunes en liberté comme aurait dit Verlaine qui s'y connaissait sur le sujet rimbaldien du poème...

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