samedi 26 mars 2016

Eclairage apporté à la compréhension des lettres dites "du voyant" par une préface d'un futur Prix Nobel inconnu !

Confrontation de passages des lettres dites « du voyant » avec des extraits de la préface de Sully Prudhomme à sa traduction (plagiée par Rimbaud) du premier livre du poème de Lucrèce De la nature des choses :

Expérience interne.
[…]
Il y a une conscience spontanée et une conscience réfléchie, c'est-à-dire que l'esprit peut faire retour sur les témoignages de la conscience comme sur ceux des sens, et séparer là aussi l'objectif du subjectif.
Tout homme prononce « moi » spontanément, dès qu'il sent quelque intérêt à se distinguer des autres êtres, mais peu d'hommes sont capables de descendre en eux-mêmes, de considérer ce moi et de chercher à s'en faire une idée. La conscience réfléchie ne se borne pas à sentir le moi, elle le pense. Elle n'est pas, à vrai dire, une faculté spéciale de l'intelligence, elle n'est qu'une application particulière de la réflexion prenant pour objet l'être affecté et le distinguant de ses affections.
[…]


Le 13 mai 1871, Izambard reçoit une lettre d'Arthur Rimbaud qui répond visiblement à un courrier précédent. Rimbaud commence par railler sans doute possible les termes d'une lettre antérieure à Izambard. En reprenant le travail de professeur à cette date, Izambard passe aux yeux de Rimbaud pour un satisfait qui ne fait rien pour la société à laquelle il prétend se devoir, ce à quoi le jeune Arthur oppose une grève du travail dans l'immédiat qui est celle d'un authentique futur travailleur. Rimbaud ne se contredit pas, mais il semble se contredire tant il joue avec le paradoxe : « Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n'a rien fait, n'ayant rien voulu faire. [...] – Je serai un travailleur :c'est l'idée qui me retient, quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris – où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève. »
Rimbaud ne se contredit pas quand il écrit successivement « je serai travailleur » et « Travailler maintenant, jamais ». Il s'identifie aux travailleurs en train de donner leur vie dans une révolution. La grève immédiate est compatible avec l'intention de devenir un de ces travailleurs. Les répétitions ou reprises sont sans aucun doute volontaires de la part de Rimbaud : d'un côté la suite « satisfait » (étymologie latine assez fait), « fait », « faire » et de l'autre la série « travailleur », « travailleurs », « Travailler ».
Une considération incidente s'est ajoutée à cela, la poésie d'Izambard demeurera résolument « fadasse ». Mais ces considérations critiques se fondent sur une opposition entre poésie objective et poésie subjective : « Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective », « […] votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse », « Un jour, j'espère, […] je verrai dans votre principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez ! »
Il est question de séparer comme dans la citation de Sully Prudhomme ci-dessus l'objectif du subjectif. Rimbaud ne donne guère de précisions sur le sens de son opposition entre poésie objective et poésie subjective. Une lecture étymologique que j'ai depuis longtemps proposée m'a fait dire que la poésie subjective est celle qui se veut la parole d'un sujet et la poésie objective est celle d'un sujet qui veut faire retour sur lui-même pour se considérer comme objet et donc délivrer une pensée accessible à tous.
Rimbaud considère que dans l'instant présent Izambard est un poète subjectif et fade, mais il existe un espoir pour qu'il devienne un poète objectif, fût-ce involontairement ou, pour citer un passage concernant les premiers romantiques dans la lettre envoyée à Demeny deux jours plus tard, « sans trop bien s'en rendre compte ». Ce mauvais principe est illustré par sa façon de tourner le dos à l'actualité en redevenant « professeur ». Pour un authentique travailleur, ce n'est pas le moment de rentrer dans le rang. Le « je suis en grève » d'un travailleur poète est cinglant, car si Izambard veut bien y prêter attention il est assimilé à un François Coppée l'auteur du poème La Grève des forgerons, poème qui a fait réagir Eugène Vermersch et d'autres un ou deux ans plus tôt. Le même Coppée va d'ailleurs publier à cette époque des œuvres hostiles à la Commune qui recevront des réponses parodiques de Rimbaud dans l'Album zutique ou dans La Renaissance littéraire et artistique (« Les Corbeaux » publication faite à l'insu de Rimbaud, mais dont la fin parodie les derniers vers de la plaquette Plus de sang de Coppée). Rimbaud ne s'est pas contenté d'opposer à la satisfaction de ne rien faire en obéissant d'Izambard sa grève actuelle, il lui a opposé une façon cynique de se faire entretenir qui confine à l'encrapulement. Et c'est sur cette idée d'encrapulement que le raisonnement de Rimbaud repart de plus belle en exposant cette fois l'idée qu'il veut être un « voyant », c'est-à-dire dans l'esprit romantique un poète exerçant un magistère devant la société à laquelle il se doit lui aussi. Normalement, un mage qui veut guider les hommes prétend à la plus haute sagesse, la prétention à l'encrapulement est paradoxale, mais l'idée tend à s'expliquer par un dérèglement de tous les sens qui délivrerait de précieux enseignements : « Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens. » Cet inconnu est souvent rapproché de celui du poème Le Voyage de Baudelaire, mais à la différence de Baudelaire Rimbaud envisage que cet inconnu délivre une meilleure connaissance de soi, comme cela est clairement expliqué dans la lettre à Demeny deux jours plus tard. Il ne s'agit pas d'exotisme, mais d'exploration de soi, et il semble donc bien que ce dérèglement soit une expérience sur nos limites pour voir ce que nous pouvons changer, améliorer en nous. Il ne s'agit pas de dérégler notre humanité pour renoncer à toute humanité, mais il s'agit d'éprouver cette humanité pour tantôt conforter tantôt remettre en cause les sacralisations de la morale et de la vie en société. Il est aussi question des « sens », des sensations donc, et partant d'une certaine réflexion métaphysique sur la nature des choses, sur l'existence humaine. Et Rimbaud formule alors une phrase désormais célèbre « Je est un autre ». Il la reprend dans la lettre à Demeny.
A rebours de toute la critique rimbaldienne, je ne crois pas du tout que Demeny était l'interlocuteur privilégié de Rimbaud. Je suis convaincu qu'Izambard ne ment pas quand il dit avoir reçu une lettre avec un panorama méprisant de l'histoire de la Littérature. Izambard n'a plus jamais revu Rimbaud depuis qu'il l'a ramené à sa mère à la fin du mois d'octobre 1870 (sinon au tout début du mois de novembre). Pourtant, dans ses témoignages, Izambard prétend que Rimbaud répète toutes les scies de la presse communarde. Il est également clair que la lettre du 13 mai 1871 répond à une lettre sans aucun doute récente d'Izambard, lequel n'est pas connu pour avoir volontiers mis sa correspondance rimbaldienne à disposition du public. Il est clair également que Rimbaud agresse son professeur dans sa lettre du 13 mai et que celui-ci n'y a sans doute pas répondu amicalement, d'autant que dans ses témoignages ultérieurs Izambard critique ouvertement une bonne partie de ce que lui a remis Rimbaud (Un cœur sous une soutane, une version sans titre de Mes Petites amoureuses qui ne nous est pas parvenue, Le Coeur supplicié). Il me semble autrement pertinent de considérer que la lettre du 15 mai est la reformulation en une seule lettre de ce que Rimbaud a dû envoyer initialement à Izambard. Une seule lettre d'Izambard nous est parvenue, et nous nous croyons de bons scientifiques autorisés à penser que Rimbaud a envoyé quelque chose de plus abouti au seul Demeny qu'il respecterait un peu plus en tant que collègue partageant le métier de poète. Il est pourtant évident que l'échange est plus vivant entre Izambard et Rimbaud. Les notes d'humeur sont présentes, alors que la lettre à Demeny a l'allure d'un cours magistral dédaigneux de la personne même de Demeny : « J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle […] – Voici de la prose sur l'avenir de la poésie – […] Ici j'intercale […] Voilà. Et remarquez bien […] Vous seriez exécrable de ne pas répondre [...] ». Cela n'est aucunement amène. A l'époque, la poste était rapide. Un courrier envoyé était reçu le jour même. Izambard a très bien pu répondre sèchement à Rimbaud entre le 13 et le 15, tandis que la revue méprisante des auteurs du passé a pu être envoyée à Izambard avant le 13 mai. Izambard revendique la réception et de ce panorama critique et d'une version sans titre de Mes Petites amoureuses. Rimbaud se méfie en revanche de Demeny, il lui colle à la peau la réputation de quelqu'un qui ne répond pas à ses courriers. Il serait temps de se demander si la lettre du 15 mai n'est pas une lettre de dépit, suite aux tensions persistantes avec un professeur Izambard complètement borné, suite même au manque de chaleur du fameux Demeny.
Mais, ce qui est certain, c'est qu'au mois de mai 1871, Rimbaud articule une théorie poétique où il est question d'évincer le subjectif pour atteindre à l'objectif, et que cela passe par une prise de conscience sur soi-même « Je est un autre ».
Or, nous savons que Rimbaud a plagié les premiers vers de la traduction du premier livre du De Natura rerum de Lucrèce par Sully Prudhomme, lequel a publié sa traduction en 1869 sous le titre « De la Nature des choses » en l'accompagnant d'une très longue préface de mise au point philosophique. Ce plagiat est d'ailleurs un premier « encrapulement » face à l'univers professoral d'Izambard, puisque, malgré la qualité des remaniements, Rimbaud a fait publier à son honneur dans un Bulletin officiel de l'Académie de Douai le plagiat d'un des poètes parnassiens contemporains les plus en vue. Le larcin était passé inaperçu, signe pour Rimbaud qu'il existait un décalage entre le monde des lecteurs de poésie et la paradoxale importance de la poésie dans le cadre scolaire, puisqu'il comprenait que la poésie n'était pas faite pour être lue mais pour obtenir des situations brillantes de crédit.
Mais revenons à notre sujet.
J'ai cité un passage de la préface de Prudhomme qui condense l'essentiel des notions interpellantes de la lettre du 13 mai à Izambard. Nous avons l'opposition de l'objectif et du subjectif, mais aussi la question de la perception du « moi » et cette remarquable phrase ramassée « elle le pense » qui, par son rythme, sa formulation, sa position en fin de phrase et la thèse qu'elle défend ne peut plus manquer d'être rapprochée avec l'autre célèbre formule que crée alors Rimbaud : « C'est faux de dire : Je pense ; on devrait dire : On me pense. » Le « Pardon du jeu de mots » n'est pas pour un éventuel calembour avec une conjugaison « panse » du verbe « panser », jeu de mots que rien n'autorise d'envisager, mais ce « Pardon », très scrupuleux », vient de ce que le « On me pense » peut se comprendre aussi comme une phrase de jugement extérieur par la société : « les gens me pensent », quand le poète veut considérer que le « On » est un « Je » qui ne réfléchit pas sur lui-même et reste du coup dans l'indéfini. Pour être un « Je » il faut faire retour sur soi-même, être le maître en sachant se considérer comme objet de son propre regard scrutateur.
La préface de Sully Prudhomme est assez longue, et j'aurais bien des passages encore à citer pour confirmer que nous avons entre les mains la pierre de Rosette qui explique la pensée des deux lettres dites « du voyant » et une certaine idée de l'état de la pensée philosophique exprimée à travers l'ensemble de la production poétique de Rimbaud, de Credo in unam à son œuvre en prose même.
En attendant d'autres études plus poussées, citons tout de même d'autres passages de Sully Prudhomme qui permettent de mieux appréhender l'opposition entre poésie objective et poésie subjective.

La spontanéité et la réflexion.

Tous les hommes commencent à penser spontanément, et la plupart ne penseront jamais qu'ainsi, c'est-à-dire que les idées, les jugements, les raisonnements, se forment sans que l'esprit assiste à leur formation et en prenne conscience. Comme un pianiste frappe les touches, et, sans avoir besoin de connaître le mécanisme intérieur de l'instrument, sans savoir comment se font les notes, les combine et en jouit ; de même l'homme, en pensant, détermine la production de l'idée en lui, sans apercevoir l'intime travail de l'intelligence ; il agit sur des ressorts dont il provoque et attend les effets, mais dont l'agencement peut lui rester toujours inconnu. Mais il peut, tout comme le pianiste, regarder dans la machine, la démonter pièce par pièce pour étudier la nature des phénomènes qu'il y produit. La pensée dès lors n'est plus spontanée ; en tant qu'elle observe ses actes et s'en rend compte, elle est réfléchie. La réflexion dont nous parlons ici n'est pas la réflexion prise au sens littéraire qui n'est qu'une concentration de l'esprit sur l'idée, elle est fort différente de l'attention. [Attention au théâtre exemple frappant d'un effort inconscient...] On a peu étudié les manifestations de la pensée intellectuelle […]

Certes, nous ne citons pas un texte de toute beauté, nous songerions à comparer cette citation à certain passage éblouissant du Rêve de d'Alembert de Diderot, mais nul doute que voici la source d'inspiration des lettres « du voyant ». La métaphore musicale est sans arrêt reprise par Rimbaud qui renonce au piano pour le violon et le clairon : « Tant pis pour le bois qui se trouve violon », « Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute », « j'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute : je lance un coup d'archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène […] J'ai l'archet en main, je commence [...] ». Rimbaud prend lui-même en charge la grâce d'un style oral digne de l'auteur du Neveu de Rameau.
La formule conclusive « elle est réfléchie » est à rapprocher de celle « elle le pense » citée plus haut. La critique « On a peu étudié... » ressemble quelque peu à celle de Rimbaud écrivant à Demeny : « On n'a jamais bien jugé le romantisme », elles ont la même allure, celle de Rimbaud montant d'un cran en arrogance. L'opposition, parfois mentionnée en italique, de la « spontanéité » et de la « réflexion »annonce l'opposition du subjectif et de l'objectif qui sera elle aussi mentionnée à l'occasion en caractères italiques. Il est question aussi de l'inconnu dans le texte préfaciel de Prudhomme : « […] l'équilibre est fréquemment rompu entre la puissance spontanée de l'esprit et la difficulté qui s'impose ; à chaque instant sa curiosité passe son intelligence instinctive ; il est alors obligé de tâter ses propres forces, de les disposer et d'organiser le siège de l'inconnu. »
L'idée des efforts à fournir est rendue encore par Rimbaud « il tente son âme, il l'inspecte », etc.
Un autre chapitre de la préface de Prudhomme oppose cette fois le fait de « percevoir » et le fait de « comprendre ». Il est d'autres passages où comme dans notre citation initiale s'opposent le subjectif à l'objectif, il est plusieurs fois question d'une notion affinée de « conscience réfléchie ». Je citerai tout cela ultérieurement, mais je prends encore le temps de citer un des passages qui illustrent l'idée du développement naturel des facultés intellectuelles, puisque là encore Rimbaud s'inspire du texte du poète parnassien traducteur de Lucrèce. Cette idée apparaît déjà dans ma précédente citation sur la spontanéité et la réflexion, mais voici un autre texte qui entre à l'évidence en résonance avec ce qu'écrit Rimbaud en mai 1871 :

[…] De la plus naïve spontanéité à la plus consciente réflexion, qui sont les deux termes extrêmes de l'acte de penser, il existe une infinité de degrés et de variétés dans le développement d'esprits également bien doués d'ailleurs.
Les enfants, la plupart des femmes, les gens sans instruction, n'observent pas la marche de leur pensée, ils raisonnent sans se rendre compte des mots : or, car, donc, etc., et concluent par une nécessité dont ils sentent la force, mais dont ils ne songent même pas à pénétrer le secret. […]

Dans cette citations, nous retrouvons la formule « sans se rendre compte » appliquée par Rimbaud aux premiers romantiques (« sans trop bien s'en rendre compte »). Nous apprécions un raisonnement sur le développement naturel des facultés que Rimbaud reprend comme suit :

« Cela semble simple : en tout cerveau s'accomplit un développement naturel [...] »

J'ai plein d'autres citations à faire, pour chaque considération sur le texte de Rimbaud je peux proposer un chapelet de renvois du côté de la préface de Sully Prudhomme. Je reviendrai sur ce document et je développerai aussi mon analyse sur la question philosophique du dualisme, sur la question de l'opposition du matérialisme au spiritualisme.
Je le dis depuis longtemps. Rimbaud n'est pas un poète moniste, son discours est dualiste. Parmi les preuves que j'ai pu avancer, il y en a une toute simple, la phrase finale d'Une saison en enfer : « […] il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps. » Nous pouvons difficilement imaginer une formule dualiste plus évidente. Qu'on ne prétende pas que la phrase est moniste parce que la vérité serait à la fois dans l'âme et dans le corps, ce serait témoigner d'une méconnaissance profonde de l'opposition entre monisme et dualisme. Rimbaud adopte un langage dualiste, parce qu'il pense de manière dualiste. Point. Mais, sa relation au spiritualisme et au matérialisme est complexe, et c'est justement le sujet de la préface de Sully Prudhomme, ce qui ne peut manquer d'appeler de notre part une mise au point ultérieure.


Pour la multiplication du moi dans le clip : Come de Jain

A noter l'article de Pascal Tonon dans un des derniers numéros de la revue Parade sauvage où il analyse Credo in unam au prisme du mythe platonicien du voyage des âmes dans Phèdre, l'idée d'intertextualité directe étant appuyée par la métaphore du cheval qui est généralement absente dans les reprises par d'autres auteurs. Cet article soutient ma lecture, assez évidente, de Voyelles et il m'accompagne dans l'idée que Rimbaud avait une pensée dualiste et finaliste qui n'est pas facilement compréhensible pour le public actuel.

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